En bref
- Francis Picabia (1879-1953) a déplacé sans cesse les frontières de la peinture, de ses débuts postimpressionnistes à ses dernières figures translucides.
- Son passage par le cubisme, le dadaïsme et le surréalisme ne relève jamais de l’adhésion docile : chaque mouvement artistique devient pour lui un terrain d’expérimentation.
- Les machines de New York, les scandales Dada, les « Monstres » et les « Transparences » composent une œuvre volontairement instable, où l’humour sert souvent d’instrument critique.
- Son influence demeure sensible dans l’art moderne et contemporain, notamment chez les artistes qui refusent la cohérence comme obligation esthétique.
Francis Picabia et l’avant-garde : une naissance parisienne sous le signe de la peinture
Le 22 janvier 1879, dans le 2e arrondissement de Paris, naissait Francis-Marie Martinez de Picabia. Son père, Francisco Vicente Martínez Picabia, était attaché à la légation de Cuba à Paris ; sa mère, Marie Cécile Davanne, appartenait à une famille française où les tableaux n’étaient pas de simples ornements. Dans les pièces chargées d’objets de la collection Davanne, le jeune garçon grandissait au milieu de paysages et de cadres dorés, avec cette familiarité matérielle de la peinture qui compte parfois plus qu’une vocation déclarée.
La lumière des bords de Seine lui offrait bientôt un autre apprentissage. À la fin des années 1890, Picabia peignait des paysages dans une veine proche d’Alfred Sisley et de Camille Pissarro. Les arbres y vibraient sous une touche divisée, l’eau prenait des reflets gris bleuté, et les chemins de campagne s’organisaient selon une perspective encore très lisible. Ces œuvres de jeunesse, parfois regardées avec condescendance parce qu’elles paraissent sages, révèlent pourtant une maîtrise précoce de la couleur et une attention aiguë aux effets atmosphériques.
Francis Picabia fréquentait l’École des arts décoratifs sans s’y installer durablement. Il préférait les ateliers, les galeries, les cafés et les Salons, lieux où se formait alors une génération décidée à déplacer les règles de l’art moderne. En 1905, il exposait au Salon d’Automne ; cette participation le plaçait dans le voisinage des fauves, même si sa palette restait initialement plus retenue que celle d’Henri Matisse ou d’André Derain. L’essentiel était ailleurs : Picabia observait avec une rapidité peu commune les formes nouvelles et refusait de confondre fidélité à soi-même et répétition.
Cette mobilité se lisait également dans ses choix de vie. En 1909, il épousait Gabrielle Buffet, née en 1881, musicienne et théoricienne qui avait étudié auprès de Vincent d’Indy. Gabrielle Buffet Picabia joua un rôle intellectuel décisif : elle l’encourageait à penser la peinture autrement que comme une transcription du visible. Dans ses souvenirs et textes ultérieurs, elle insista sur son goût pour la vitesse, les automobiles, la musique et les formes techniques qui modifiaient le regard au début du XXe siècle.
Le cas Picabia aide à comprendre ce que recouvre le mot avant-garde. Il ne désigne pas seulement un groupe réuni derrière un manifeste, mais une position : celle d’artistes qui acceptaient de travailler sans garantie, de heurter les habitudes d’exposition et de mettre leurs propres procédés en crise. Picabia ne fut jamais un disciple confortable. Il pouvait rejoindre une esthétique, en tirer des effets neufs, puis la quitter dès qu’elle menaçait de devenir une recette.
Cette attitude explique la diversité apparente de son œuvre. Plutôt que d’y chercher une identité fixe, il faut y suivre une question persistante : que peut encore être une image dans un monde où la photographie, l’industrie, la publicité, le cinéma et la guerre reconfigurent l’expérience quotidienne ? Ses changements de manière ne furent pas des caprices isolés. Ils répondirent à l’accélération de Paris, à l’effervescence de Puteaux, aux séjours américains et au désordre politique européen.
Le peintre Paul Signac, d’une génération antérieure, avait déjà transformé le paysage par la méthode néo-impressionniste et le travail de la lumière. Le rapprochement permet de mesurer la bifurcation de Picabia : là où Signac construisait une science de la couleur, Picabia allait faire de l’instabilité même son instrument. Cette histoire du regard peut se prolonger par la lecture de l’enquête consacrée au pointillisme de Paul Signac, qui éclaire le climat pictural dont Picabia s’éloigna rapidement.
William A. Camfield, dans Francis Picabia: His Art, Life and Times (Princeton University Press, 1979), rappelle combien les années 1909-1912 furent déterminantes. Picabia y abandonnait peu à peu le motif stable pour des compositions où les volumes se brisaient et s’emboîtaient. La peinture cessait d’être une fenêtre paisible : elle devenait un champ de forces. Les premières années de l’artiste contiennent donc déjà le ressort de toute sa trajectoire : ne jamais laisser une forme acquise se transformer en demeure définitive.
Du cubisme à l’abstraction : Francis Picabia dans le laboratoire de Puteaux et de New York
Vers 1911, dans les maisons et ateliers de Puteaux, à l’ouest de Paris, les discussions étaient denses, parfois contradictoires. Jacques Villon, Raymond Duchamp-Villon, Marcel Duchamp, Albert Gleizes et Jean Metzinger y confrontaient les recherches issues du cubisme. Francis Picabia y trouva moins une école qu’un atelier collectif de pensée. Les plans se fragmentaient, les objets perdaient leur contour familier, et la toile s’organisait selon des rythmes proches de la musique.
Le cubisme de Picabia ne se réduisit pas à la décomposition analytique développée par Pablo Picasso et Georges Braque. Dans Udnie, peint en 1913 et conservé au Musée national d’art moderne, une silhouette féminine semble dissoute dans des diagonales et des masses colorées. Les roses, les jaunes, les verts et les bleus s’y pressent sans chercher la neutralité. L’œuvre garde quelque chose d’une danse, peut-être parce qu’elle naquit à la suite d’une rencontre avec la danseuse polonaise Stacia Napierkowska.
Edtaonisl, exécuté la même année, pousse encore plus loin ce détachement du motif. Le titre lui-même déroute. Picabia ne cherchait pas à rassurer par une clé immédiate ; il voulait que les mots, comme les formes, deviennent des éléments mouvants. À la différence d’une abstraction géométrique rigoureusement ordonnée, ses compositions demeuraient traversées par une énergie nerveuse. Elles avaient la densité d’une ville observée depuis une automobile, lorsque les enseignes, les roues et les passants se mêlent dans un même mouvement.
L’Armory Show de New York, ouvert le 17 février 1913 au 69th Regiment Armory, fut l’un des grands événements de ce basculement. Picabia y exposait plusieurs œuvres et découvrait un public américain capable de recevoir les provocations européennes avec curiosité, incompréhension et amusement. Marcel Duchamp y fit scandale avec Nu descendant un escalier n° 2. Picabia, lui, comprit que New York pouvait devenir un foyer de l’avant-garde plutôt qu’un simple marché lointain.
En 1915, il repartait aux États-Unis alors que la guerre bouleversait l’Europe. À New York, il travaillait avec le photographe et galeriste Alfred Stieglitz, dont la galerie « 291 » réunissait des artistes, écrivains et collectionneurs. La revue 291, fondée par Stieglitz avec Marius de Zayas, publiait les dessins mécanomorphes de Picabia. Ce terme désigne des images où le corps, le désir ou les rapports humains sont figurés sous la forme d’organes mécaniques, de rouages, d’ampoules ou de bougies.
Dans Portrait d’une jeune fille américaine dans l’état de nudité, daté de 1915, le portrait annoncé par le titre prend l’aspect d’une bougie d’allumage. La plaisanterie est précise, mais elle n’est pas gratuite. Picabia substituait à la représentation attendue un objet industriel, obligeant le spectateur à interroger ses automatismes : faut-il un visage pour qu’il y ait portrait ? L’humour devient ici une méthode critique, presque une mécanique de déraillement.
| Période | Lieu ou réseau | Recherche de Francis Picabia | Œuvre repère |
|---|---|---|---|
| 1911-1912 | Puteaux, Section d’Or | Plans fragmentés et dynamisme coloré | Danses à la source |
| 1913 | Paris et Armory Show de New York | Abstraction lyrique issue du cubisme | Udnie |
| 1915-1917 | New York, revue 291 | Machines, ironie et portraits indirects | Voici la femme |
| 1917-1921 | Zurich, Barcelone, Paris | Dadaïsme, collage et provocation | La Sainte Vierge |
Cette période américaine ne doit pas être interprétée comme une simple parenthèse exotique. Elle permit à Picabia de formuler un langage où la machine n’était ni célébrée ni condamnée. Elle était le miroir ambigu d’une société fascinée par la puissance technique et déjà inquiète de ses effets. Les ressorts, pistons et cadrans avaient une froideur métallique ; sous le pinceau de Picabia, ils parlaient pourtant de jalousie, d’érotisme, de dépendance et de solitude.
Le Centre Pompidou conserve Le Double Monde, tableau de 1919 où se croisent tracés, inscriptions et mécanismes. L’œuvre met à distance les ambitions trop systématiques de certains post-cubistes liés à la Section d’Or. Picabia connaissait leurs théories de proportions, mais il refusait qu’une formule mathématique devienne une police du regard. Chez lui, l’abstraction restait contaminée par le rire, la lettre et l’accident.
Cette liberté trouve un écho plus tardif dans les machines de Jean Tinguely, notamment dans l’ouvrage monumental du Cyclop, à Milly-la-Forêt. Les deux artistes n’appartiennent ni à la même génération ni au même contexte, mais leurs mécanismes refusent pareillement l’efficacité docile. Le Cyclop de Jean Tinguely permet de prolonger ce dialogue entre ferraille, mouvement et imagination critique. De Puteaux à New York, Picabia avait ainsi donné à la machine une voix instable, grinçante et étonnamment humaine.
Francis Picabia et le dadaïsme : provoquer pour mettre les certitudes en défaut
À Zurich, en 1916, le Cabaret Voltaire de Hugo Ball et Emmy Hennings faisait résonner poèmes simultanés, bruits, chants et manifestes. Francis Picabia n’y fut pas un habitué au même titre que Tristan Tzara ou Hans Arp, mais il partageait avec eux le rejet des valeurs culturelles qui avaient accompagné l’effondrement européen de 1914. La Grande Guerre avait rendu suspecte l’idée d’un progrès moral garanti par la science, les académies ou les beaux discours patriotiques.
Le dadaïsme n’était pas un style identifiable au premier regard. C’était plutôt une manière de répondre par le non-sens, le collage, le scandale et le jeu à un monde devenu absurde par la violence industrielle. Picabia s’en saisit avec une vivacité particulière. Entre 1917 et 1924, il fit circuler la revue 391, dont le titre répondait ironiquement à la publication de Stieglitz, 291. Barcelone, New York, Zurich et Paris accueillirent ses différents numéros.
Les pages de 391 mêlaient dessins, aphorismes, typographies instables, attaques personnelles et poèmes. Elles avaient l’aspect d’un atelier imprimé à toute vitesse, avec l’encre noire parfois heurtée par les blancs de la page. Picabia y publiait ses propres textes mais aussi ceux de ses compagnons, faisant de la revue un lieu de circulation internationale. Le périodique refusait la bonne tenue littéraire comme la bonne conduite picturale.
En 1920, à Paris, l’affaire du Portrait de Cézanne résuma bien cette méthode. Pour le Festival Dada organisé à la salle Gaveau, Picabia présenta un singe empaillé fixé sur un carton portant le nom du maître d’Aix. Le geste n’était pas une attaque simpliste contre Paul Cézanne. Il visait davantage le culte figé de l’artiste devenu monument, ce moment où l’admiration cesse de regarder les œuvres pour vénérer une signature. La provocation obligeait à réexaminer le mécanisme même de la consécration.
La même année, La Sainte Vierge réduisait le motif annoncé à une tache d’encre noire. Le titre et l’image semblaient se contredire, mais cette contradiction constituait précisément le sujet. Picabia montrait qu’un tableau dépend autant des attentes déposées devant lui que de ce qu’il représente. Un nom sacré, inscrit sous une forme presque vide, pouvait suffire à déclencher la colère ou le rire. La peinture devenait une expérience sociale.
André Breton, qui avait d’abord participé aux activités dadaïstes, reprochait à Picabia ses retournements et ses brusques prises de distance. Picabia répondait par l’évitement, l’invective ou une nouvelle œuvre. Cette instabilité est souvent racontée comme un défaut de caractère. Elle représente aussi une position esthétique ferme : un artiste qui combat les orthodoxies ne peut guère accepter longtemps celles de ses alliés. Le groupe, dès qu’il se solidifie, devient pour lui une nouvelle académie possible.
Le 6 juillet 1923, Picabia donna Relâche au Théâtre des Champs-Élysées, avec Erik Satie pour la musique et René Clair pour le film projeté pendant l’entracte, Entr’acte. Les images de Clair — un corbillard lancé à vive allure, des personnages surgissant dans des situations sans logique narrative — prolongeaient la rupture dadaïste avec les conventions scéniques. Le titre lui-même annonçait une annulation, alors que le spectacle avait bien lieu : la contradiction était inscrite sur l’affiche.
Une telle stratégie ne relevait pas seulement du goût du scandale. Picabia avait compris que l’art moderne était aussi affaire de circulation : revues, affiches, salles, rumeurs, conversations. Une œuvre ne se limitait pas à sa surface peinte. Elle incluait le dispositif qui la rendait visible, les mots qui l’accompagnaient et les résistances qu’elle produisait. Cette intuition éclaire l’importance des artistes qui, après 1945, ont fait du geste, de l’objet et de l’exposition eux-mêmes des matériaux.
Dans Francis Picabia: The Late Works, 1933-1953 (Yale University Press, 2008), William A. Camfield et Arnauld Pierre insistent sur la continuité entre l’insolence Dada et les périodes ultérieures. Même lorsqu’il retournera vers des figures reconnaissables, Picabia ne renoncera pas à troubler les hiérarchies entre peinture savante, illustration populaire et image trouvée. Le dadaïsme lui avait offert un outil durable : faire trébucher le regard pour l’empêcher de consommer l’image sans la penser.
Du surréalisme aux « Monstres » : la peinture de Francis Picabia contre les fidélités obligatoires
En 1924, André Breton publiait le Manifeste du surréalisme. Le mouvement artistique cherchait à libérer l’esprit des censures rationnelles, notamment par le rêve, l’écriture automatique et les associations imprévues. Francis Picabia participa aux marges de cette aventure, mais sa présence y resta brève et agitée. Il partageait avec les surréalistes le goût des rapprochements déroutants, sans accepter leur discipline de groupe ni leur volonté de constituer une doctrine durable.
Dans les années 1920, sa vie se déroulait en partie à Mougins, sur la Côte d’Azur, et autour des circuits automobiles. Les moteurs, les carrosseries vernies, les silhouettes de baigneuses et les lumières des casinos appartenaient à son environnement quotidien. Ce cadre concret compte pour comprendre le brusque retour de la figure dans son œuvre. Picabia ne revenait pas à la tradition pour s’y soumettre ; il absorbait les images populaires et mondaines qui circulaient dans les magazines illustrés.
Les « Monstres », réalisés autour de 1924-1927, offrent des visages et des corps volontairement maladroits. Les yeux sont asymétriques, les lèvres trop rouges, les contours parfois lourds. Ces personnages ne sont pas monstrueux au sens fantastique ; ils paraissent surtout déplacés, comme si une image de salon avait été repeinte après avoir traversé un rêve agité. La matière y est plus épaisse, les couleurs plus acides, et l’élégance attendue se fissure.
Ce retour à la figuration surprit des contemporains qui attendaient de Picabia une poursuite logique de l’abstraction mécanique. Mais l’idée même de logique stylistique lui était étrangère. Les « Monstres » posaient une question simple et dérangeante : pourquoi la modernité devrait-elle avancer en ligne droite ? Une peinture figurative peut être plus corrosive qu’une composition abstraite si elle révèle les clichés sociaux que le regard ne voit plus.
En 1927, Picabia se rapprochait de la peintre Germaine Everling, avec qui il avait déjà entretenu une relation longue et complexe. Leur fille, Lorca, était née en 1919. La biographie de l’artiste ne fournit pas une explication mécanique à ses toiles, mais elle rappelle que son œuvre se construisait dans une vie mobile, peuplée de relations intenses, de ruptures et de déplacements. Les visages qu’il peint alors ne sont pas des portraits psychologiques apaisés ; ils portent plutôt la tension de cette instabilité.
La décennie suivante ajouta une autre rupture. Entre 1933 et 1937, Picabia réalisa des scènes souvent désignées comme les « Transparents » ou œuvres de la période des Transparences. Il superposait sur une même toile des profils, des figures mythologiques, des silhouettes d’inspiration renaissante, des plantes et des animaux. Les contours se chevauchent sans s’annuler. La toile semble recouverte d’un voile coloré où plusieurs temps de l’histoire de l’art continueraient de respirer ensemble.
Le procédé mérite une attention matérielle. Picabia ne collait pas des reproductions : il peignait des formes empruntées à diverses sources, puis les faisait coexister dans des couches qui laissent passer la lumière. L’œil ne sait plus immédiatement quel visage est au premier plan ni quel corps se retire. Ce n’est pas une scène avec un récit stable, mais une mémoire visuelle en mouvement. Les figures antiques ne retrouvent pas leur dignité académique ; elles deviennent des fragments disponibles.
Arnauld Pierre, dans Francis Picabia, la peinture sans aura (Gallimard, 2002), a montré combien l’artiste contestait l’idée d’une œuvre pure, séparée des images reproductibles. Picabia pouvait emprunter à une carte postale, à une photographie de cinéma ou à une reproduction de maître ancien. Ce geste annonçait certaines pratiques d’appropriation de la seconde moitié du XXe siècle. Il ne s’agissait pas de copier par manque d’invention, mais de faire apparaître la vie trouble des images déjà vues.
Le surréalisme reste donc une étape utile mais insuffisante pour le décrire. Picabia n’a jamais été entièrement surréaliste, pas davantage qu’il n’avait été exclusivement cubiste ou dadaïste. Chaque étiquette devient trop étroite dès qu’on la pose sur son œuvre. Ses « Monstres » et ses Transparences montrent une peinture qui absorbe le passé, les magazines, le théâtre et le désir sans leur accorder de hiérarchie fixe.
La leçon demeure concrète pour les collections publiques : présenter Picabia par périodes successives est nécessaire, mais il faut éviter de faire de cette chronologie une cage. Une salle consacrée aux années 1920 devrait laisser voir la violence chromatique des figures, leur sourire figé et leurs contours presque pâteux. La suivante devrait montrer les plans diaphanes des années 1930. Entre les deux, une même décision persiste : refuser que la fidélité à une manière l’emporte sur la liberté de peindre.
Francis Picabia, l’art moderne et l’héritage d’une expérimentation sans repos
Le 30 novembre 1953, Francis Picabia mourait à Paris, dans la ville où son parcours avait commencé soixante-quatorze ans plus tôt. Ses dernières années n’avaient rien d’un retrait paisible. Après les Transparences, il peignit des nus et des couples inspirés de photographies de revues populaires, parfois qualifiés de « peintures de nus » ou de période des pin-up. Les compositions se nourrissaient d’images de circulation courante, avec leurs gestes théâtraux et leurs poses convenues.
Longtemps, une partie de la critique a traité ces tableaux tardifs comme un embarras. La reconnaissance de Picabia semblait devoir s’arrêter aux machines dadaïstes et aux œuvres abstraites de 1913. Or cette hiérarchie révèle surtout un désir de cohérence chez les commentateurs. Dans les années 1940, l’artiste continuait à explorer la banalité des images médiatiques. Il anticipait ainsi des questions qui deviendraient centrales avec le pop art : que fait la peinture lorsqu’elle reprend des photographies déjà chargées de désir, de commerce et de fiction ?
Les tableaux de cette période possèdent une lumière parfois trouble, presque électrique. Les carnations sont lisses, les fonds nocturnes ou décoratifs, les regards volontiers absents. Ils ne cherchent pas la noblesse du nu académique. Picabia prenait au sérieux les images jugées mineures, non pour les anoblir, mais pour révéler leur puissance de suggestion. Cette décision, inconfortable encore aujourd’hui, inscrit son œuvre dans une réflexion précoce sur la reproduction et la culture visuelle de masse.
L’influence de Picabia se mesure moins à des imitateurs qu’à une permission qu’il a rendue pensable. Robert Rauschenberg, Sigmar Polke, Martin Kippenberger et, en France, certains artistes liés aux pratiques de détournement ont travaillé dans un paysage où l’unité de style n’était plus une obligation. Son œuvre autorise le mélange des sources, l’alternance de l’ironie et de l’émotion, la contamination entre image savante et document populaire.
Le rapport entre Picabia et la sculpture moderne mérite aussi d’être souligné. Alexander Calder, par exemple, a inventé des formes mobiles dont la grâce ne dissimule jamais la construction matérielle : tiges, poids, équilibre, métal peint. Chez Picabia comme chez Calder, le mouvement ne sert pas à illustrer une idée abstraite ; il devient une condition du regard. Le dossier consacré à Calder rappelle combien la mobilité fut, au XXe siècle, une manière de remettre en cause la fixité traditionnelle de l’œuvre.
En 2026, les institutions consacrent régulièrement des accrochages à Picabia, non parce qu’il faudrait le transformer en figure consensuelle, mais parce que son œuvre résiste à la simplification. Les collections du Centre Pompidou, du Museum of Modern Art de New York et du Philadelphia Museum of Art permettent d’observer des ensembles importants. Les catalogues raisonnés et les travaux de chercheurs ont aussi corrigé une vision trop étroite qui séparait artificiellement les « bonnes » périodes des phases supposées secondaires.
Cette réévaluation est un fait d’histoire de l’art, pas une opération de réparation symbolique. Elle repose sur l’étude des sources visuelles, des lettres, des revues et des expositions. En 2016, la grande rétrospective du Kunsthaus Zürich, puis ses prolongements dans plusieurs institutions, a contribué à remettre les années tardives au centre du débat. La question n’était plus de savoir si Picabia s’était « égaré », mais de comprendre ce que ses écarts révélaient de l’image au XXe siècle.
Pour arpenter son œuvre sans la réduire, quelques repères restent utiles :
- Regarder les titres : chez Picabia, ils déplacent souvent le sens de l’image et installent une ironie décisive.
- Observer les sources : une machine, une photographie de magazine ou un motif antique peuvent cohabiter dans la même recherche.
- Comparer les techniques : huile, dessin, collage, typographie et écriture participent de sa pratique.
- Éviter la chronologie rigide : les retours à la figure ne signifient jamais un retour en arrière.
- Lire les revues : 291 et 391 font partie de l’œuvre élargie de l’artiste autant que ses tableaux.
Picabia fut peintre, dessinateur, écrivain, éditeur de revue et organisateur de scandales. Cette pluralité donne à son parcours une valeur particulière dans l’histoire de l’art moderne. Là où certains artistes construisent une signature immédiatement reconnaissable, il préféra organiser sa propre disparition derrière des images successives. La cohérence de son œuvre tient paradoxalement à cette capacité à se défaire de ses certitudes.
Dans une salle de musée, devant les contours fluides d’une Transparence ou la mécanique sèche d’un dessin de 1915, une chose apparaît avec netteté : Picabia n’a pas peint pour installer un monde stable. Il a peint pour montrer qu’une image pouvait encore changer de visage, comme une couche de couleur qui accroche la lumière puis se dérobe sous le regard.
Pourquoi Francis Picabia est-il associé à l’avant-garde ?
Francis Picabia a participé aux recherches cubistes, au dadaïsme et, plus ponctuellement, au surréalisme. Son importance tient surtout à son refus constant de répéter une formule, qu’il s’agisse d’abstraction, de machines, de figures ou de superpositions transparentes.
Qu’appelle-t-on les machines de Francis Picabia ?
Il s’agit de dessins et peintures mécanomorphes, particulièrement développés entre 1915 et 1917. Des rouages, bougies, pistons et dispositifs techniques y remplacent les figures humaines afin d’évoquer, avec humour, les relations affectives et le désir.
Francis Picabia a-t-il vraiment appartenu au surréalisme ?
Il a entretenu des liens avec les surréalistes au début des années 1920, mais il n’a jamais accepté durablement la discipline du groupe dirigé par André Breton. Son indépendance esthétique l’a rapidement conduit vers d’autres voies.
Où voir des œuvres de Francis Picabia ?
Le Musée national d’art moderne au Centre Pompidou à Paris conserve notamment Le Double Monde et Udnie. D’importants ensembles se trouvent aussi au Museum of Modern Art de New York et au Philadelphia Museum of Art.