En bref
- Léonard Foujita (1886–1968) fut un peintre dont l’œuvre incarne la rencontre entre la peinture japonaise et l’art moderne européen, figure de l’École de Paris.
- Formé à Tokyo (École des beaux-arts, 1910), il rejoint Paris en 1913 et se lie à Modigliani, Soutine, Picasso et Apollinaire — réseaux déterminants pour sa carrière.
- Les années 1920 voient l’invention de la « nyuhakushoku » ou blancheur de lait, signature technique qui magnifie ses portraits et nus.
- Sa trajectoire comporte une période controversée pendant la Seconde Guerre mondiale, puis un retour définitif en France après 1950, aboutissant à la chapelle Notre-Dame-de-la-Paix à Reims (inauguration, octobre 1966).
- Collections publiques en France et au Japon — Centre Pompidou, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Musée des Beaux-Arts de Reims — conservent aujourd’hui des ensembles graphiques et picturaux essentiels.
Léonard Foujita : enfance à Tokyo et première détermination pour Paris (1886–1913)
Dans le jardin familial de Tokyo, la lumière d’un après-midi d’été caresse la carapace d’un insecte que le jeune Tsuguharu observe et dessine — détail que son père, le général Foujita, remarquera plus tard. Né le 27 novembre 1886 à Tokyo, Tsuguharu Foujita passait des heures à étudier plantes et insectes, dessinant sur des boîtes à biscuits européennes qui servaient de premiers supports.
À l’École des beaux-arts de Tokyo, où il entre en 1905, il suit l’enseignement de Seiki Kuroda dans la section « Peinture occidentale », tout en prenant des cours de français le soir ; il obtient son diplôme en 1910. Ce double ancrage — formation occidentale et culture japonaise — forge déjà la tension créatrice qui le mènera à Paris en 1913, muni de l’accord paternel et d’une pension.
En 1900, déjà, un jeune collégien nommé Foujita avait envoyé une aquarelle à l’Exposition universelle de Paris ; cet envoi préfigure la destination. Le contraste des textures — papier fin, encre de Chine — et l’attention au contour témoignent d’une familiarité précoce avec le dessin net, qualité qui le distinguera plus tard parmi les artistes de l’École de Paris.
La décision de partir pour Paris ne relève pas seulement d’un rêve : elle est aussi calculée. À Tokyo, sa participation au décor de l’Opéra impérial après 1910 lui donne une réputation honorable mais insuffisante. Il ambitionne d’être « premier peintre de Paris », une formule qu’il emploiera plus tard pour signifier son idéal artistique — un objectif daté et précis qui explique son départ en août 1913.
Dans cette première période, des détails sensoriels traduisent la curiosité : le froissement du kimono dans l’atelier, l’odeur de l’encre de Chine sur les esquisses, la texture des huiles appliquées sur des boîtes métalliques. Ces sensations, associées aux noms propres — Seiki Kuroda, le général Foujita — montrent que la trajectoire de Foujita est d’emblée une histoire de rencontres et d’objets concrets. Insight : la formation tokyoïte prépare moins à un style qu’à une discipline du trait qui trouvera son accomplissement à Paris.

Montparnasse et l’École de Paris : intégration artistique et premières expositions (1913–1922)
Arrivé à Paris en août 1913, Foujita s’installe à Montparnasse et fréquente immédiatement le milieu bohème — Apollinaire, Max Jacob, André Salmon — autant de noms qui jalonneront sa carrière. La sensation première est olfactive et sonore : le bois des ateliers, le murmure des conversations en français et en japonais, le grincement des chaises dans les cafés de la rue du Montparnasse.
Il rencontre Pablo Picasso et découvre le cubisme, mais s’initie aussi à l’hellénisme enseigné à l’« Akademia » de Raymond Duncan. Entre 1914 et 1916, il vit la pénurie et se voit contraint à des tâches modestes — brancardier à la Croix-Rouge — qui n’empêchent pas l’étude acharnée. C’est une époque d’observation et d’imitation active : le trait, l’arabesque de Modigliani et l’intensité des couleurs fauves entrent dans son vocabulaire.
La cote professionnelle monte vite. En 1917, la galerie Chéron, rue La Boétie, organise sa première exposition personnelle. En 1919, le Salon d’Automne ouvre ses vitrines à ses toiles. Ces dates — 1917, 1919 — marquent l’ascension publique d’un artiste désormais reconnu sur les lieux de l’art moderne parisien. Ses gouaches sur fond d’or intriguent et contribuent à une réputation de peintre « à la fois naïf et maniériste » selon les critiques de l’époque.
Socialement, Foujita devient un personnage central des bals et des fêtes des Années folles. Sa frange noire, ses lunettes rondes et sa maîtrise du judo et de la danse le rendent visible et charismatique. Les anecdotes abondent — le Times signalant en 1920 un « phénomène japonais » à Piccadilly pour sa tenue — mais l’important reste artistique : la capacité à conjuguer un dessin infiniment précis avec les libertés de la modernité européenne.
Sur le plan technique, cette période voit la recherche de la couleur et du trait qui aboutiront à la « blancheur » caractéristique. Le travail à l’encre de Chine, combiné à l’huile et à l’or, se transforme en une écriture visuelle unique. Insight : l’intégration de Foujita à l’École de Paris n’est pas une simple adoption de modèles occidentaux, mais une recomposition où la discipline japonaise du trait joue le rôle de colonne vertébrale.
Rencontres décisives et influences documentées
Modigliani (1884–1920) et Soutine (1893–1943) partagent avec Foujita la cité Falguière comme voisin d’atelier — détail matériel qui explique un échange stylistique direct. En 1916, Modigliani influence l’arabesque du trait; en 1917, la galerie Chéron scelle l’entrée officielle de Foujita dans le monde professionnel.
Sources et références : la rétrospective « Foujita. Peindre les années folles » au musée Maillol (2018) et les travaux de Sylvie Buisson offrent des archives précises sur ces années de Montparnasse. Ces sources montrent que la reconnaissance tient autant à la sociabilité qu’à l’invention technique.
Les années folles : la technique de la « blancheur de lait », portraits et succès commercial (1920–1930)
Les années 1920 constituent le basculement stylistique : Foujita élabore la « nyuhakushoku », littéralement « blancheur de lait », une surface satinée qui fait ressortir les chairs et les traits. Cette innovation, tenue secrète, devient la signature de nombreuses toiles présentées au Salon des Indépendants et au Salon des Tuileries entre 1920 et 1929.
Le rendu est tactile : la lumière semble glisser sur la surface, presque comme sur une peau véritable. Les modèles, de Kiki de Montparnasse à Youki (Lucie Badoud), posent pour des nus et des portraits dont la finesse du trait fait ressortir la délicatesse. En 1922 débute la liaison avec Youki — détail intime qui colore les années de création.
Sur le marché, la demande explose. Les commandes affluent — portraits d’Hélène Berthelot, d’Anna de Noailles, et d’autres mécènes. En 1929, malgré la réussite artistique, la crise économique et des problèmes fiscaux le poussent à retourner au Japon. Ces fluctuations rappellent qu’un succès critique n’exclut pas la fragilité financière, surtout au tournant des années 1930.
Pour rendre compte de cette période, voici un tableau synthétique d’œuvres majeures et de leur technique :
| Œuvre | Année | Technique | Lieu de première présentation |
|---|---|---|---|
| Le Saké | 1917 | Gouache sur fond d’or | Galerie Chéron, Paris |
| Autoportrait au chat | 1927 | Huile sur toile avec fond laiteux | Salons parisiens |
| Portraits de Youki | 1922–1928 | Huile et encre de Chine sur fond blanc | Expositions particulières, Paris |
Liste des caractéristiques stylistiques dominantes de la décennie :
- Trait précis hérité de la calligraphie et de l’usage de l’encre de Chine.
- Fonds laiteux — nyuhakushoku — qui unifie la surface picturale.
- Iconographie centrée sur le portrait, le nu et les chats, motifs récurrents.
- Matériaux mixtes (gouache, huile, feuille d’or) témoignant d’une expérimentation continue.
Exemple concret : la Delage capitonnée de daim gris et les dîners mondains à Deauville — objets cités dans la presse des années 1920 — situent le peintre dans un univers de commandites de salon qui alimente sa production. Insight : la stratégie picturale de Foujita combine exigence du dessin et adaptation aux demandes du marché des Années folles.
Années 1930–1950 : voyages, guerre, controverses et retour en France
La trajectoire de Foujita devient plus complexe après 1929. Ruiné par la crise et les contraintes fiscales, il repart pour le Japon en 1929, puis entreprend un long périple en Amérique du Sud entre 1931 et 1933 — dates qui montrent un artiste constamment en mouvement, cherchant de nouvelles commandes et un public.
En 1937, il est appelé à officier comme peintre pour l’armée impériale japonaise et produit des toiles de propagande pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces ouvrages, peints souvent dans des tons terreux et une facture dense, suscitent depuis des décennies des débats critique et historiographique. Les archives conservées au Japon et les registres de commandes militaires consignent ces travaux et permettent d’en reconstituer la chronologie.
Après la guerre, en 1949, Foujita gagne les États-Unis et séjourne à New York une année, avant de revenir en France en 1950 avec Kimiyo Horyuchi (épouse depuis 1936). Il se fixe alors définitivement en France, demande la nationalité et devient naturalisé français en 1955. Ce choix administratif — la naturalisation — s’accompagne d’un geste symbolique : la conversion au catholicisme en 1959, célébrée à la cathédrale de Reims.
Ces étapes (1950 retour, 1955 naturalisation, 1959 baptême) révèlent une volonté de réinscription dans le champ culturel français. Le changement du prénom en « Léonard », adopté après 1956 en hommage à Léonard de Vinci, marque une nouvelle acception identitaire et artistique. Pourtant, les questions de complicité idéologique pendant la guerre continuent d’alourdir son image publique — un contraste net entre reconnaissance institutionnelle et débats moraux.
Sur le plan stylistique, la période d’après-guerre le conduit à des compositions plus méditatives et à une production de gravures et de dessins — la gravure et l’encre de Chine retrouvant une place centrale. Insight : la biographie artistique de Foujita illustre la difficulté de séparer trajectoire esthétique et contexte politique au XXe siècle.
La chapelle de Reims, l’ultime œuvre et la postérité (1960–après 1968)
Dans les années 1960, à près de quatre-vingts ans, Foujita se lance dans un projet total : la chapelle Notre-Dame-de-la-Paix à Reims. Conçue entre 1965 et 1966, décorée par ses soins — fresques, vitraux, ferronneries — cette chapelle est inaugurée en octobre 1966 et donnée à la ville de Reims en 1967.
Le geste est singulier : l’ensemble couvre environ deux cents mètres carrés et mobilise les compétences d’un artiste qui se fait architecte, décorateur et maître d’œuvre. Les fresques, d’un coloris pâle et au trait délicat, rappellent la prédilection de Foujita pour les madones et les fillettes aux yeux de chat, motifs récurrents de la fin de sa vie. Lors de l’inauguration, il déclara publiquement que cette œuvre était faite pour expier ses « quatre-vingts années de péchés » — phrase citée dans la presse locale et nationale en 1966.
Il meurt à Zurich le 29 janvier 1968. La postérité de son œuvre passe par des donations et des rétrospectives. Le musée des Beaux-Arts de Reims, riche d’une donation familiale, expose aujourd’hui La Rivière enchantée et un ensemble d’esquisses. Le Centre Pompidou et le Musée d’art moderne de la Ville de Paris conservent des toiles et des gravures, tandis que la Maison-atelier de Villiers-le-Bâcle (département de l’Essonne) ouvre ponctuellement ses portes pour des expositions et des éclairages sur la photographie et le dessin de Foujita.
La réception critique en 2026 reste nuancée : l’œuvre graphique fait l’objet d’un regain d’intérêt, documenté par des expositions successives et des publications scientifiques, dont les travaux réunis par Sylvie Buisson et la Fondation Foujita. Insight : la postérité de Foujita tient autant aux donations et aux institutions que la conservent qu’à la capacité de son œuvre à interroger l’art moderne sur le terrain d’une hybridité culturelle.
Où voir Foujita aujourd’hui et ressources clés
Collections et lieux à consulter en 2026 pour étudier Foujita : Centre Pompidou (Paris), Musée des Beaux-Arts de Reims, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Maison-atelier de Villiers-le-Bâcle (Essonne). Les catalogues et archives de la Fondation Foujita, ainsi que le Catalogue général de l’œuvre mené par Sylvie Buisson, constituent des sources primaires indispensables.
Pour les chercheurs, citer des sources précises est essentiel : voir la rétrospective du musée Maillol (2018) et les archives conservées à la Maison de la culture du Japon à Paris pour les itinéraires d’exposition. Ces références permettent de replacer les œuvres dans leurs contextes d’exposition et de commande — un facteur clef pour comprendre la dimension commerciale et sociale du succès de Foujita.
Qui était Léonard Foujita ?
Léonard Foujita (1886–1968), né Tsuguharu Foujita à Tokyo, est un peintre franco-japonais de l’École de Paris, reconnu pour son trait précis, l’emploi de l’encre de Chine et la technique dite de la « blancheur de lait ».
Qu’est-ce que la « nyuhakushoku » ?
La « nyuhakushoku » (blancheur de lait) désigne la finition satinée et lumineuse des fonds que Foujita a développée dans les années 1920 pour magnifier les chairs et le dessin. Technique tenue secrète par l’artiste et utilisée sur huiles et gouaches.
Pourquoi la période de guerre est-elle controversée ?
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Foujita a travaillé pour l’armée impériale japonaise et produit des peintures de commande liées à la propagande. Ces œuvres et les contextes de production suscitent depuis des débats sur la responsabilité des artistes en temps de conflit.
Où voir ses œuvres en France ?
Des œuvres de Foujita se trouvent au Centre Pompidou, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et au Musée des Beaux-Arts de Reims, qui conserve un ensemble graphique issu d’une importante donation familiale.
Sources et références essentielles : Sylvie Buisson, Catalogue général de l’œuvre de Foujita (Fondation Foujita); musée Maillol, « Foujita. Peindre les années folles » (exposition, 2018); archives de la Maison de la culture du Japon à Paris. — Rédaction : Blandine Aubertin