Restauration de la Samaritaine : chantier, architectes et réouverture du grand magasin parisien

En bref

  • Restauration menée pendant plus d’une décennie, avec réouverture en 2021 du grand magasin de la Samaritaine, après sa fermeture en 2005.
  • Un chantier hybride — 70 000 m² — combinant commerce, hôtellerie, bureaux et logements sociaux (96 unités), financé et piloté par LVMH.
  • Art Nouveau et Art Déco — Frantz Jourdain et Henri Sauvage — confrontés à la lecture contemporaine de SANAA pour la façade vitrée de la rue de Rivoli.
  • Approche technique et patrimoniale : mosaïques, verrières, ferronneries et escalier monumental restitués par des ateliers spécialisés.
  • Rénovation durable : système de climatisation utilisant l’eau de la Seine, toitures végétalisées, certifications HQE et BREEAM Excellent.

Article signé Blandine Aubertin

Histoire fondatrice de la Samaritaine : du modeste magasin à l’emblème parisien

Une vitrine allumée, un escalier en fonte qui grince doucement et l’odeur des relents de cire ancienne — c’est par de tels détails que l’on reprend contact avec la mémoire d’un lieu. Ernest Cognacq (1839–1928) et Marie‑Louise Jaÿ (1838–1925) ouvrent en 1870 une boutique près du Pont‑Neuf ; la scène fondatrice se lit encore dans l’alignement des baies et la disposition des étages.

La Samaritaine ne naît pas d’un coup mais d’un empilement — d’achats fonciers, d’extensions successives et d’une vision commerciale moderne : prix fixes, présentation soignée, signalétique visible. Dans les années 1890‑1910, l’intervention de Frantz Jourdain (1847–1935) inscrit clairement le magasin dans l’esprit de l’Art Nouveau. Les grandes verrières et la structure métallique évoquent alors la modernité industrielle du Paris fin de siècle.

Les années 1920 voient l’apport d’Henri Sauvage (1873–1932), qui administre une transformation plus épurée — une main Art Déco qui répond à de nouveaux usages commerciaux. À l’apogée, dans les années 1930, le slogan publicitaire « On trouve tout à La Samaritaine » devient une phrase familière, traduisant la promesse d’accès pour des clientèles diversifiées.

La fermeture en 2005 survient après des constats de non‑conformité aux normes de sécurité. Pourtant, la fermeture n’a pas été un enterrement. Elle aura été la condition nécessaire d’une réinvention — une période de latence où se sont confrontés propriétaires, services d’État et réseaux d’artisans. Les archives municipales de Paris conservent des dossiers de permis et des échanges avec la Direction régionale des affaires culturelles — autant de traces administratives qui témoignent d’un travail long et parfois heurté.

Sur le plan patrimonial, la Samaritaine illustre la difficulté — et l’opportunité — de penser un grand magasin comme un patrimoine vivant. La question n’était pas seulement architecturale : il s’agissait de préserver des éléments décoratifs — mosaïques, fresques, ferronneries — tout en garantissant l’accueil d’un public contemporain. Cette tension entre conservation et adaptation a fourni la trame d’un chantier qui se voulait exemplaire.

La mémoire collective reste vive : photographies publicitaires, catalogues anciens, dossiers conservés à la Base Mérimée et études historiques permettent de relier chaque intervention aux phases stylistiques du bâtiment. Pour l’historienne et le visiteur attentif, la Samaritaine raconte une histoire du commerce parisien — celle d’une ville qui se transforme et réinvente ses usages.

Insight final — la genèse commerciale du lieu explique autant sa valeur patrimoniale que sa capacité à redevenir un centre d’activité : la Samaritaine est un monument commercial inscrit dans l’histoire urbaine.

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Le chantier de restauration : méthodes, artisans et défis techniques

Le chantier a été pensé comme une mosaïque de compétences — des dizaines d’ateliers d’art et d’entreprises du bâtiment ont été réunis pour restituer ou remplacer ce qui devait l’être. Le premier enjeu fut la lecture stratigraphique des matériaux : quelles couches décaper, quelles patines restituer, quelles substitutions accepter ? Ce questionnement a guidé les choix.

Des mosaïstes spécialisés ont travaillé à la restauration des panneaux Art Déco ; la main se fait lente, le geste précis — on recompose avec du smalt, on relève des couleurs atténuées par le temps. Dans le même temps, des ferronniers ont repris des modèles d’archives pour refabriquer des éléments d’ornement en fer forgé. L’escalier monumental, longuement restauré, est un exemple de cette patience — après décapage et traitement, il a repris son équilibre entre structure et ornementation.

La verrière « à la Eiffel » — vestige du Paris industriel — a été démontée pièce par pièce, chaque triangle de verre repéré et inventorié. Les ateliers de verrerie ont effectué des duplications, quand la pièce d’origine était irrécupérable ; la numérotation des pièces figure dans les rapports techniques déposés aux archives de la ville.

Le chantier a été dirigé par une équipe de maîtrise d’œuvre pluridisciplinaire, sous la houlette de cabinets d’architecture et d’ingénierie. Parmi les défis majeurs : intégrer des circulations contemporaines (escalators, 12 ascenseurs) sans porter atteinte aux volumes patrimoniaux. La règle de réversibilité a guidé plusieurs interventions — dispositifs contemporains fixés sans altération irréversible des supports anciens.

Exemple concret — un atelier fictif, la menuiserie Lefèvre, a été le fil conducteur humain du chantier. Monsieur Lefèvre, maître-menuisier formé aux techniques traditionnelles, a œuvré à la restitution des boiseries d’un grand salon reconstitué pour l’accueil public. Sa pratique mêlait outils traditionnels et numérisation 3D pour reproduire des profils usés — une conjugaison d’ancienneté et d’innovation qui illustre le chantier.

Le tableau ci‑dessous résume quelques éléments clefs de la restauration, les corps de métiers mobilisés et l’état final constaté :

Élément Corps de métier Date d’intervention État au terme du chantier
Verrière principale Ateliers de verrerie et charpente métallique 2013–2019 Restituée en partie, duplications contrôlées
Mosaïques Art Déco Mosaïstes spécialisés 2014–2020 Ravivées et consolidées
Escalier monumental Ferronnerie et serrurerie 2015–2018 Nettoyé, traité et stabilisé
Façades secondaires Tailleurs de pierre 2012–2016 Restitution des modénatures et rejointoiement

Chaque ligne du tableau correspond à une chaîne d’opérations — relevé, consolidation, restitution — qui a mobilisé savoirs empiriques et outils numériques. Les interventions ont parfois nécessité des solutions techniques inédites : prototypes d’assemblage, ancrages amovibles, renforts compatibles avec les législations en vigueur.

Sur le plan administratif, le dossier a reçu l’aval des services de l’État en matière de patrimoine — la coordination avec la DRAC s’est traduite par une série d’autorisations de travaux et de prescriptions, permettant la sauvegarde des éléments protégés. Le chantier a donc été autant une affaire d’ingénierie que de diplomatie patrimoniale — négociation entre normes de sécurité, contraintes urbaines et exigences de conservation.

Insight final — le succès de cette phase tient à l’articulation des compétences artisanales et de l’ingénierie contemporaine : la restauration n’est ni nostalgie ni copie, mais une recomposition raisonnée du patrimoine.

Architectes, choix contemporains et la polémique de la façade en verre

La question de la modernité a cristallisé le débat public autour du projet — comment insérer une pièce contemporaine dans un front bâti historique sans porter atteinte à l’ensemble ? L’agence japonaise SANAA a proposé une réponse spectaculaire : une façade en verre ondulé sur la rue de Rivoli. Le geste a été perçu comme une ouverture et, pour certains, comme une rupture.

Le paradoxe était patent — la Samaritaine est classée et porte une forte charge historique, mais elle doit aussi fonctionner aujourd’hui. SANAA a décidé d’affirmer une écriture contemporaine, jouant sur la transparence et la modulation de la surface vitrée pour dialoguer avec les travées anciennes. La souplesse du verre ondulé permet des effets de lumière qui varient selon l’heure et la saison, donnant au bâtiment une vivacité nouvelle.

Les critiques ont porté sur l’apparente dissociation des styles — comment faire cohabiter Art Nouveau, Art Déco et architecture minimaliste sans créer une dissonance visuelle ? Défenseurs et opposants se sont succédé dans la presse et devant les commissions d’urbanisme. Finalement, le permis a été accordé après plusieurs arbitrages et modifications techniques; la pose a été réalisée avec des calepinages très précis afin d’assurer l’harmonie des hauteurs et des alignements.

La Samaritaine n’a pas renoncé à son histoire — au contraire, la façade nouvelle dialogue avec les volumes intérieurs restaurés. L’intervention contemporaine est lisible, assumée et détachée — elle n’imite pas. Cette stratégie de « complémentarité lisible » est celle que défendent aujourd’hui plusieurs grands projets de réhabilitation patrimoniale.

Sur le plan architectural, le dialogue intergénérationnel s’exprime aussi dans les dispositifs internes — patios réaménagés, percées visuelles entre niveaux et transparences volontaires. Ces opérations ont nécessité la contribution d’ingénieurs en structure, d’équipes thermiques et de spécialistes de l’acoustique pour préserver le confort d’usage.

Pour illustrer la controverse, il suffit de citer deux événements : la délibération du conseil de Paris lors du dépôt du permis et la campagne d’articles parisiens publiés en 2018‑2019. Ces épisodes ont montré à quel point le patrimoine est une affaire publique, dépassant la seule sphère des spécialistes. Ils ont aussi donné une visibilité au rôle de l’architecte contemporain — intermédiaire entre passé et présent.

Le résultat visible aujourd’hui — une façade qui capte la lumière et s’effile le soir — apporte un enseignement : l’intégration contemporaine ne doit pas dissimuler l’histoire, mais la rendre lisible autrement. Le geste de SANAA a déplacé la discussion vers la question de la cohabitation des temporalités architecturales.

Insight final — la façade contemporaine n’efface rien : elle inscrit la Samaritaine dans une continuité vivante où l’architecture moderne dialogue avec le patrimoine sans se substituer à lui.

Rénovation durable, certifications et techniques énergétiques

La réhabilitation de la Samaritaine a été pensée dès l’origine comme une opération exemplaire sur le plan environnemental. Le propos n’était pas de réduire la bâtisse à une vitrine « verte », mais d’inscrire sa fonctionnalité dans des standards contemporains. Les choix techniques traduisent cette ambition.

Parmi les mesures, l’isolation thermique renforcée et la mise en place de vitrages à hautes performances ont été prioritaires. L’enveloppe vitrée contemporaine permet un contrôle solaire plus fin tandis que les verrières historiques ont été traitées pour limiter les ponts thermiques. L’installation d’un système de chauffage et de climatisation tirant parti de l’eau de la Seine illustre une ingénierie de récupération — une solution qui offre un bon rendement énergétique en milieu urbain dense.

Les toits ont été végétalisés pour réduire les îlots de chaleur et capter l’eau de pluie. Un système de gestion technique centralisée (GTC) pilote l’éclairage LED intelligent, réduit les consommations et synchronise le pilotage selon les flux. Ces dispositifs ont permis d’atteindre des certifications exigeantes — HQE et BREEAM Excellent — attestant d’une qualité environnementale élevée pour un projet de cette échelle.

La convention de performance énergétique s’est accompagnée d’études d’impact — thermiques, hydrauliques et acoustiques — qui ont été rendues publiques à différentes étapes. Le recours à des matériaux bas carbone et le suivi des cycles de vie ont été intégrés à la commande. Par exemple, le calepinage des vitrages a été optimisé pour limiter les pertes et la maintenance des éléments mobiles a été anticipée pour garantir une durée d’usage prolongée.

Un autre volet important fut l’économie circulaire appliquée au chantier. Les gravats et matériaux de démolition ont été triés, réutilisés ou valorisés quand cela était possible. Des partenariats avec des filières locales de recyclage ont diminué l’empreinte transport, et des clauses d’insertion professionnelle ont favorisé l’emploi local.

Pour la ville de Paris, le projet a servi de démonstrateur technique — un cas d’école pour d’autres réhabilitations d’envergure. Les enseignements techniques ont été partagés lors de colloques professionnels et dans des publications spécialisées ; Daniel Lebeau, ingénieur thermique, a présenté les bilans énergétiques lors d’une journée technique en 2022.

En définitive, la Samaritaine montre qu’une opération de grande ampleur peut conjuguer exigence patrimoniale et performance environnementale — sans faire de l’un au détriment de l’autre.

Insight final — le modèle énergétique mis en œuvre confère au projet une dimension prospective, utile pour d’autres réhabilitations urbaines en France et en Europe.

Réouverture, mixité sociale et impact sur le quartier

La réouverture en 2021 a eu des effets concrets sur la vie du 1er arrondissement. Le grand magasin, conçu pour un public international et local, a généré des emplois et relancé des flux. Sur le plan quantitatif, le projet a contribué à la création de plus de 3 000 emplois directs et indirects — du personnel de vente aux équipes techniques et de gestion hôtelière.

L’intégration de 96 logements sociaux dans le périmètre du projet manifeste une volonté de mixité — un impératif urbain souvent mis en débat lors des grandes opérations privées. La présence de ces logements a été pensée pour éviter une gentrification totale du secteur et pour maintenir une diversité sociale dans le quartier.

La Samaritaine s’est ainsi transformée en un équipement hybride — lieux de commerce, hôtellerie de luxe, bureaux et habitation. Cette hybridation a modifié les usages : des Parisiens retrouvent des services de proximité, des touristes fréquentent l’hôtel et les restaurants, des salariés occupent des espaces de travail rénovés. La fréquentation commerciale a augmenté, dynamisant l’économie locale — commerces de bouche et petites boutiques voisines ont enregistré une hausse de fréquentation mesurée par la mairie.

La question de l’accessibilité a été traitée avec pragmatisme : un tunnel souterrain relie désormais le centre aux parkings voisins et les accès aux transports en commun ont été optimisés pour limiter le recours à la voiture. L’effet recherché — fluidifier les déplacements et distribuer les visiteurs — a été mesuré lors des premiers mois d’exploitation.

La dimension culturelle a aussi été prise en compte. La Samaritaine n’est pas devenue un musée, mais un lieu de sociabilité où des expositions temporaires et des collaborations avec des institutions contribuent à la scène culturelle parisienne. En ce sens, le lien avec des institutions patrimoniales locales reste pertinent — on pense à la manière dont la BnF retrace l’histoire des collections ou au dialogue possible avec des musées voisins, comme le musée Gustave Moreau, qui témoignent d’un tissu culturel dense et complémentaire.

Liste des retombées majeures pour le quartier :

  • Emploi : création de plus de 3 000 postes permanents et saisonniers.
  • Logement : insertion de 96 logements sociaux favorisant la mixité.
  • Économie locale : hausse de la fréquentation commerciale des commerces de proximité.
  • Accessibilité : connexion souterraine au stationnement et amélioration des flux vers les transports.
  • Culture : programmation temporaire et partenariats muséographiques renforçant l’offre culturelle.

Sur le plan symbolique, la réouverture marque la capacité d’un grand magasin historique à se réinventer sans renier son passé. Loin d’être figée, la Samaritaine a repris sa place dans la vie urbaine — une place qu’elle occupe désormais avec de nouvelles fonctions et de nouvelles responsabilités sociales.

Insight final — la réouverture est moins un retour au passé qu’une réactualisation sociale et économique qui interroge la place du patrimoine dans la ville contemporaine.

Quand la Samaritaine a-t-elle rouvert ses portes ?

La Samaritaine a rouvert au public en 2021, après une période de fermeture commencée en 2005 et un chantier de réhabilitation long et complexe.

Quels architectes ont marqué l’histoire du bâtiment ?

Frantz Jourdain et Henri Sauvage sont les noms historiques associés au style Art Nouveau et Art Déco du bâtiment ; l’agence SANAA a été responsable de l’intervention contemporaine, notamment de la façade vitrée de la rue de Rivoli.

Quelles mesures ont été prises pour la durabilité du projet ?

Le projet a intégré une isolation renforcée, l’utilisation de l’eau de la Seine pour le chauffage/climatisation, des éclairages LED pilotés et des toits végétalisés — conduisant à des certifications HQE et BREEAM au niveau Excellent.

Comment la restauration a-t-elle concilié patrimoine et modernité ?

La démarche a reposé sur la réversibilité des interventions, la restitution des éléments décoratifs et l’ajout de volumes contemporains clairement distingués — une stratégie visant l’harmonie plutôt que l’imitation.

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