En bref
- Fondée à Montbrison en 1973 par Philippe Tournaire, la maison Tournaire a construit un langage joaillier reconnaissable, fondé sur l’architecture, la géométrie et le récit des lieux.
- Mathieu Tournaire, président et directeur artistique, prolonge cette recherche par des dessins nourris de voyages, puis traduits en volumes dans les ateliers ligériens.
- La fonte à cire perdue, l’impression 3D et le scanner numérique servent une même ambition : élargir les possibilités de création sans effacer la main de l’artisan.
- Le polissage, le sertissage et la mise en forme conservent une place décisive dans ces bijoux où chaque angle accroche différemment la lumière.
- Les « mystères » de Tournaire ne relèvent pas de la légende : ils résident dans l’écart, souvent imperceptible, entre un dessin, un prototype et un objet enfin porté.
Les bijoux Tournaire : une plongée dans l’art d’une maison familiale
À Montbrison, dans la Loire, une bague encore mate quittait la fonderie avec l’aspect presque rugueux d’un petit ouvrage de métal. Ses gradins, ses aplats et ses angles n’avaient pas encore reçu le poli qui ferait jouer l’or sous une lumière de vitrine. À quelques mètres, un établi portait les outils familiers de la joaillerie : pinces, limes, disques émeri, cabrons — ces petites lames abrasives qui permettent d’atteindre les replis les plus étroits.
Cette scène éclaire mieux que tout discours la singularité de la maison Tournaire. Les bijoux qui y sont conçus ne cherchent pas seulement l’éclat de la pierre ou la souplesse d’une ligne : ils se construisent comme des volumes. Une bague peut évoquer les façades verticales de Manhattan, le profil étagé d’un temple asiatique, une cité imaginaire ou le dessin plus paisible d’un jardin ordonné.
Philippe Tournaire fondait son atelier à Montbrison en 1973. L’anniversaire des cinquante ans fut célébré en juin 2023 dans la boutique de la place Vendôme, à Paris, tandis que la fabrication demeurait ancrée dans la Loire. En 2026, cette continuité familiale s’inscrit donc dans plus d’un demi-siècle d’activité. Elle compte dans un secteur où les maisons indépendantes capables de réunir conception, fonte, joaillerie et contrôle des pierres sous un même nom deviennent moins nombreuses.
Les collections dites « Architecture » ont donné à cette entreprise son visage le plus identifiable. Leur vocabulaire ne relève pas du décor appliqué. Il repose sur la masse, la répétition, la perspective et la distribution des vides. Dans une bague « Cité carrée », par exemple, les plans ne captent pas la lumière de façon uniforme : l’un doit rester satiné, l’autre devenir miroir, un troisième conserver une ombre franche. Le design se poursuit donc jusqu’au dernier geste de finition.
De Philippe Tournaire à Mathieu Tournaire : transmettre une écriture plutôt qu’un modèle
Mathieu Tournaire a repris le flambeau créatif sans reproduire mécaniquement les formes du fondateur. Ses carnets de dessin, réalisés au crayon et sur papier, servent de point de départ à des bijoux inspirés par l’observation d’un paysage urbain, d’une coupole, d’un escalier ou d’une silhouette rencontrée durant un déplacement. Ce passage par le dessin manuel n’a rien d’anecdotique : il permet de fixer une intuition avant que la précision numérique n’intervienne.
La joaillerie française a souvent entretenu un dialogue fécond avec l’architecture. René Lalique, à la charnière des XIXe et XXe siècles, empruntait aux plantes, aux insectes et aux figures féminines leurs rythmes décoratifs. Tournaire choisit davantage la construction : arêtes, modules, cités, marches. Cette orientation rend les pièces immédiatement lisibles, même lorsqu’elles accueillent diamants, saphirs ou péridots.
Le mot luxe, ici, mérite d’être ramené à son sens concret. Il ne désigne pas seulement la valeur de l’or 18 carats ou le poids des gemmes. Il tient au temps consacré à rendre une surface exacte, à reprendre une arête, à contrôler l’assise d’une pierre. L’objet achevé garde la mémoire de ces opérations, mais sans jamais les exposer comme une démonstration.
Ce premier seuil mène naturellement à l’atelier. Car l’apparence architecturée de ces parures ne serait qu’un dessin séduisant sans la suite de gestes et de décisions techniques qui la rendent possible.

Maison Tournaire et fonte à cire perdue : quand la technologie sert le savoir-faire
Dans l’atelier Tournaire, le dessin de Mathieu Tournaire passait d’abord entre les mains d’un designer 3D. Celui-ci convertissait le trait initial en modèle numérique, en respectant les proportions, les décrochements et les cavités voulus par le créateur. L’opération paraît abstraite ; elle est pourtant décisive. Une marche trop épaisse, une pointe trop fragile ou un angle mal réparti peuvent compromettre l’équilibre d’une bague avant même que le métal soit coulé.
La maison s’équipait d’une imprimante 3D dès 1997, à une époque où cet outil demeurait peu diffusé dans la joaillerie. Le secteur médical figurait alors parmi les premiers domaines à explorer largement la fabrication additive. Tournaire y voyait déjà un prolongement de la cire perdue, technique très ancienne dont le principe demeure remarquablement stable.
Le procédé repose sur un modèle en cire. Celui-ci est entouré d’un plâtre réfractaire qui durcit, puis la cire est éliminée par la chaleur. Elle laisse dans le moule une cavité exacte, où l’or ou l’argent en fusion peut être versé. Le métal reprend ainsi le volume d’origine. L’impression 3D ne remplace donc pas la cire perdue : elle fournit une cire d’une précision et d’une complexité nouvelles.
Une chaîne imprimée et une sculpture enfermée : les limites déplacées
Mathieu Tournaire résumait cette démarche en rappelant que les métiers anciens ne devaient pas être immobilisés. La technique permet notamment de concevoir des formes autrefois difficiles à exécuter, telle une sphère contenant une seconde sculpture, ou des chaînes déjà maillées au stade du modèle. Dans ce dernier cas, l’impression évite de former puis de souder chaque anneau séparément, tout en laissant au joaillier les étapes de reprise, de contrôle et de finition.
Depuis le début des années 2010, un scanner 3D a aussi rejoint les outils de l’atelier. Il enregistre les reliefs d’un objet réel pour les convertir en données numériques. Un couple avait ainsi demandé que les moitiés de leurs visages soient réunies sur une même bague. L’anecdote dit quelque chose d’important : la technologie ne fabrique pas à la place d’une intention, elle donne forme à une commande qui aurait été presque irréalisable par des méthodes de relevé traditionnelles.
| Étape | Outil ou geste | Rôle dans la création Tournaire |
|---|---|---|
| Dessin | Crayon et papier | Fixer le rythme, le volume et la narration du bijou. |
| Modélisation | Conception assistée par ordinateur | Traduire les proportions en un fichier exploitable. |
| Prototype | Imprimante 3D et cire | Produire un modèle destiné à la fonte à cire perdue. |
| Fonte | Moule réfractaire et métal en fusion | Obtenir l’ébauche en or ou en argent. |
| Finition | Polissage, sertissage, contrôle | Donner au bijou son relief, sa lumière et sa stabilité. |
Cette alliance entre outil numérique et métier d’art doit être distinguée d’une production automatique. Le fichier accélère certaines opérations et autorise une géométrie fine, mais il ne décide ni de la tension d’un poli ni de la place juste d’un diamant. Comme l’écrivait l’historien de l’art Gillo Dorfles dans Le Kitsch (PUF, 1969), la technique transforme les formes de production sans abolir la responsabilité du créateur. À Montbrison, cette responsabilité demeure humaine, de l’esquisse à la pièce remise au client.
Le modèle sorti du moule reste d’ailleurs inachevé. Son vrai caractère apparaît à l’établi, là où le métal brut rencontre la patience des artisans.
Le polissage des bijoux d’exception Tournaire : la main, la lumière et la patience
Mélanie Girard polit une bague Architecture avec un disque émeri. Le bruit est discret, presque régulier, et la poussière métallique se dépose en traces fines sur l’établi. Formée notamment à la SEPR — L’école des métiers, en Auvergne-Rhône-Alpes — la bijoutière rappelle que les outils employés peuvent ressembler à ceux d’un atelier de bricolage, mais en dimensions réduites et avec une exigence autrement rigoureuse.
Le polissage est souvent compris comme une simple opération destinée à faire briller. Il est, en réalité, une étape de sculpture. Sur une forme arrondie, le geste accompagne une courbe continue. Sur un bijou Tournaire, il doit s’interrompre, reprendre et changer d’inclinaison à chaque marche, chaque plat, chaque creux. Un excès de matière retirée peut émousser une ligne conçue pour rester nette.
« Ciseler toutes les petites marches »
Les formes géométriques rendent cette exigence particulièrement visible. Mélanie Girard expliquait qu’il fallait « ciseler toutes les petites marches », ne laisser aucun recoin sans traitement et préserver les différences de rendu prévues par le dessin. Dans une pièce comme « Cité carrée », certaines faces appellent un poli brillant, d’autres une surface plus douce. La lumière ne doit pas effacer le relief : elle doit le révéler.
Des procédés électrochimiques peuvent uniformiser ou accélérer certaines finitions. L’atelier de Montbrison choisit cependant de réserver le dernier mot à l’artisan. Cette décision ne traduit pas un refus de l’innovation, puisque la maison emploie la numérisation et l’impression 3D depuis longtemps. Elle désigne plutôt une frontière claire : l’outil prépare, la main juge.
Le sertissage réclame une attention comparable. Le sertisseur fixe une gemme en rabattant ou en façonnant le métal qui l’entoure, afin qu’elle demeure stable tout en recevant la lumière. La collection « Esther », où un saphir rouge peut prendre place, montre bien la nécessité de cet équilibre. Une pierre trop enfermée perd de sa vivacité ; une pierre insuffisamment tenue fragilise l’usage même du bijou.
Benvenuto Cellini, dans son Traité de l’orfèvrerie, publié en 1568, décrivait déjà la succession de gestes nécessaires pour passer de la matière fondue à l’objet précieux. Près de cinq siècles plus tard, les instruments ont gagné en précision, mais le raisonnement demeure proche : une pièce réussie dépend de la capacité à anticiper les réactions du métal et de la lumière.
La part de mystère se situe là, dans cette connaissance incorporée. Elle ne se réduit pas à un secret d’atelier jalousement gardé. Elle relève d’une expérience acquise par répétition : savoir quand arrêter le polissage, comment sentir sous les doigts qu’une arête est devenue juste, ou reconnaître le moment où une pierre s’assied parfaitement dans son logement.
Cette minutie explique pourquoi un bijou ne se comprend jamais entièrement derrière une vitre. Il faut considérer ses côtés, ses ombres, les plans qui se répondent. Dans la maison Tournaire, l’art à porter ne se contente pas d’orner : il organise l’espace minuscule d’une main, d’un cou ou d’un poignet.
Les mystères des créations Tournaire : architecture, voyages et mémoire des formes
Une pagode chinoise, une avenue new-yorkaise, le profil d’une ville serrée autour de ses tours : les références associées aux bijoux Tournaire ne sont pas reproduites comme des souvenirs miniatures. Mathieu Tournaire en extrait plutôt une logique de construction. La verticalité devient une suite de gradins ; une toiture courbe se transforme en ligne tendue ; une façade se résume à des plans superposés.
Cette méthode éloigne la maison du pittoresque. L’objet ne prétend pas enfermer un monument dans un anneau. Il transpose ce qui fait sa présence : l’échelle, la répétition, l’équilibre entre plein et vide. Dans le vocabulaire de l’histoire de l’art, il s’agit moins de figuration que d’abstraction constructive.
La bague comme petite architecture portée
Un bijou d’architecture impose une contrainte que connaît tout architecte : la forme doit avoir une fonction. Une bague trop volumineuse gêne le mouvement, tandis qu’une construction trop fine risque de perdre son relief. Le travail du créateur consiste donc à ménager des proportions qui permettent à la pièce d’être portée au quotidien, sans que son caractère soit dilué.
Les commandes sur mesure donnent à cette recherche une autre dimension. Le scan des deux visages évoqué à Montbrison n’était pas une démonstration technologique gratuite. Il répondait à un désir de mémoire partagé. La moitié d’un portrait rencontrait l’autre dans un objet compact, à la fois intime et visible. Le bijou devenait alors une archive personnelle, mais une archive façonnée selon les règles de la joaillerie.
Le collier de la parure « Alchimie Péridot » offre un exemple plus collectif. Réalisé en or 18 carats, serti de 65 diamants et de 46 carats de péridot, il mobilisait les compétences de l’ensemble de l’atelier, apprentis compris. Derrière l’apparente unité du collier se trouvent la préparation du métal, le montage, le contrôle des pierres, le sertissage et les finitions. La signature de la maison est ainsi composée de signatures plus discrètes.
Cette manière de faire rejoint une idée développée par l’historien E. H. Gombrich dans The Sense of Order (Phaidon, 1979) : l’ornement n’est jamais seulement un ajout, il organise la perception. Chez Tournaire, la géométrie ne vient pas habiller un anneau standard. Elle constitue le bijou lui-même, avec ses rythmes, ses ruptures et ses zones d’ombre.
Le terme d’exception doit donc être manié avec précision. Il ne découle pas d’une promesse abstraite, mais de la rencontre entre une direction artistique identifiable, des matériaux précieux et un temps d’exécution assumé. La valeur de ces bijoux tient aussi à leur capacité à conserver une personnalité lorsque la mode change.
Dans cette perspective, l’architecture sert de langage commun. Elle permet de faire circuler une impression de voyage, une mémoire familiale ou un hommage discret, sans tomber dans l’anecdote illustrative. Reste à comprendre comment une équipe entière préserve cette cohérence au jour le jour.
Ateliers de Montbrison : transmission et culture familiale de la maison Tournaire
Sophie Tournaire dirige l’atelier avec une attention portée autant aux gestes qu’à la circulation des connaissances. Une quinzaine d’artisans y œuvrent, auxquels s’ajoutent de nouvelles recrues et trois apprentis. Certains collaborateurs sont présents depuis plusieurs décennies ; cette durée donne au travail collectif une densité qui ne se mesure pas dans un organigramme.
La transmission interne constitue l’un des traits les plus concrets de la maison. Arrivée à Montbrison six ans avant le témoignage rapporté lors du cinquantenaire, Mélanie Girard avait été formée au polissage par une consœur. Elle transmettait à son tour cette pratique à une nouvelle arrivée. Cet enchaînement, très simple en apparence, protège les gestes de précision contre leur dilution.
Apprendre le métier jusqu’à l’aboutissement du bijou
Former un artisan au polissage ne consiste pas seulement à lui confier la dernière étape. Sophie Tournaire y voit un moyen de comprendre l’ensemble de la fabrication. L’ébauche provenant de la fonte révèle les choix du modèle ; la finition en expose les difficultés. Celui qui polit apprend donc à lire le travail de la personne qui a monté, soudé ou préparé le sertissage avant lui.
Cette organisation évite une division trop étanche des tâches. Chaque intervenant connaît la destination de son geste et suit le projet jusqu’à son terme. Sophie Tournaire relevait ainsi que, dans les détails d’une pièce, elle pouvait reconnaître la manière propre de chacun. Ce n’est pas une fantaisie individuelle : c’est la trace contrôlée d’un métier maîtrisé.
La culture familiale n’exclut pas la discipline. Dans la joaillerie, une intervention mal évaluée peut imposer de reprendre plusieurs heures de travail, voire de refondre un élément. L’apprentissage porte donc sur l’adresse, mais aussi sur le regard, la concentration et le respect de la matière. Les apprentis contribuent aux ouvrages collectifs, comme le collier « Alchimie Péridot », sous le contrôle des professionnels confirmés.
Le modèle Tournaire offre ainsi un contrepoint utile à l’opposition simpliste entre tradition et technologie. L’imprimante 3D, le scanner et la modélisation ne diminuent pas la nécessité de l’apprentissage ; ils exigent au contraire des artisans capables d’évaluer la pièce à chaque stade. La modernité de l’atelier ne réside pas dans l’outil isolé, mais dans sa mise au service d’un savoir-faire partagé.
À Montbrison, la bague revient finalement sur l’établi, désormais polie et sertie. Ses petites marches retiennent encore un peu la lumière de côté. Elles racontent sans emphase le dessin initial, le fichier numérique, le métal coulé et les mains successives qui l’ont rendu portable.
Quand la maison Tournaire a-t-elle été fondée ?
Philippe Tournaire a fondé la maison à Montbrison, dans la Loire, en 1973. Son cinquantième anniversaire a été célébré en juin 2023 dans la boutique de la place Vendôme, à Paris.
Qu’est-ce que la fonte à cire perdue utilisée pour les bijoux Tournaire ?
Cette technique consiste à créer un modèle en cire, à l’enrober d’un moule réfractaire puis à éliminer la cire par la chaleur. Le vide obtenu reçoit ensuite le métal en fusion, qui reproduit précisément la forme initiale.
Pourquoi l’impression 3D est-elle importante dans les ateliers Tournaire ?
Elle permet de fabriquer des modèles en cire très complexes pour la fonte, notamment des volumes géométriques, des chaînes déjà maillées ou des formes difficiles à obtenir par les seules méthodes traditionnelles. Les finitions restent réalisées à la main.
Qui dirige la création artistique de la maison Tournaire ?
Mathieu Tournaire, fils de Philippe Tournaire, est président et directeur artistique. Ses dessins s’inspirent notamment de l’architecture, des villes et de références recueillies lors de ses voyages.