En bref
- Les anciennes colonies portugaises ont produit un patrimoine matériel né de circulations entre Lisbonne, l’Afrique, l’Inde, le Sri Lanka, le Siam, la Chine et le Japon.
- Les échanges commerciaux ne portaient pas seulement sur les épices ou la porcelaine : ils ont suscité des commandes d’ivoire, de nacre, d’argent, d’écaille et de bois précieux.
- Les objets dits indo-portugais, sino-portugais ou nanban révèlent des formes mêlées, où les artisans locaux adaptaient leurs savoir-faire à des usages européens.
- La lecture de cette histoire coloniale exige aussi de regarder les violences : domination maritime, conversion forcée, traite et captation des ressources.
- Les langues, les bâtisses et les collections conservées aujourd’hui dans les pays lusophones prolongent des influences linguistiques et artistiques complexes.
Les richesses insoupçonnées des anciennes colonies portugaises et la route des objets
Dans une vitrine, l’écaille de tortue prend une teinte de miel brun sous la lumière. De petites plaques d’argent gravées retiennent les angles d’un coffret chinois du XVIIe siècle, long de seulement 8,5 centimètres : un objet de poche, presque silencieux, mais chargé de ports, d’ateliers et de traversées.
Cette échelle modeste dit mieux que les cartes impériales ce que fut l’expansion portugaise. Les anciennes colonies portugaises ne se résument ni à des frontières anciennes ni à une liste de territoires : elles forment un réseau de relations où circulaient des matières, des croyances, des techniques et des hommes, dans des conditions souvent profondément inégales.
L’expansion maritime portugaise, de Calicut au Japon
Le 20 mai 1498, Vasco de Gama arrivait à Calicut, sur la côte de Malabar, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance. Cette arrivée ouvrait une voie maritime directe entre Lisbonne et l’océan Indien, sans faire des Portugais les inventeurs d’un commerce asiatique déjà ancien : les marchands arabes, indiens, persans, malais et chinois animaient ces circuits bien avant eux.
Le pouvoir portugais chercha pourtant à en prélever le profit. Goa, conquise par Afonso de Albuquerque en 1510, devint un centre militaire, administratif et religieux de premier plan ; Malacca fut prise l’année suivante. En 1543, des Portugais atteignaient le Japon, probablement à Tanegashima, élargissant encore le rayon d’action d’un empire surtout littoral, fondé sur des forteresses, des comptoirs et des flottes.
Le mot « richesse » recouvrait alors des réalités très différentes. Il désignait le poivre du Malabar, la cannelle de Ceylan, les textiles indiens, le sucre, l’or et l’ivoire africains, mais aussi les objets de luxe commandités pour une clientèle européenne. Les richesses naturelles étaient ainsi extraites, négociées, taxées et transformées par des sociétés qui n’en tiraient pas toutes le même bénéfice.
La Chine occupait une place particulière dans ce dispositif. À Macao, établissement portugais consolidé au milieu du XVIe siècle, les négociants obtenaient des porcelaines, des laques et des soieries. Jusqu’au XVIIIe siècle, la porcelaine demeura une cargaison majeure sur les navires reliant les ports chinois au Portugal, car elle résistait bien au transport et répondait au goût européen pour les pâtes fines et les décors bleus.
Mais les ateliers de Canton et de Macao fabriquaient aussi pour des demandes précises venues de Lisbonne. Le coffret sino-portugais associe une forme familière aux collectionneurs européens et des matériaux dont la mise en œuvre appartenait à des traditions asiatiques. L’objet n’est donc pas un simple souvenir d’Orient ; il est le résultat d’une négociation esthétique, commerciale et technique.
Le terme « sino-portugais » doit être manié avec précision. Il ne décrit pas une école homogène, mais des ouvrages produits dans des contextes de commande où les artisans chinois, les intermédiaires macanais et les acheteurs portugais n’occupaient pas la même position. Le décor, les ferrures et les dimensions révèlent souvent l’usage attendu dans une demeure européenne, tandis que la matière conserve la mémoire du lieu de fabrication.
Charles R. Boxer, dans The Portuguese Seaborne Empire, 1415-1825 (Hutchinson, 1969), rappelait que cet empire était moins un bloc territorial qu’un ensemble de points d’appui maritimes. Cette remarque reste utile pour comprendre les collections : un cabinet, une coupe ou une statuette peuvent réunir dans leurs matériaux plusieurs rives de l’océan Indien et plusieurs étapes de commerce.
Les cartes impériales donnent l’impression d’une maîtrise continue. Les objets, eux, montrent des dépendances : dépendance envers les artisans locaux, envers les moussons, envers les alliances fragiles, envers les routes tenues par des puissances concurrentes. Dans la petite serrure d’un coffret de Macao, l’empire apparaît moins comme une ligne de possession que comme une chaîne de mains.

Le patrimoine culturel des anciennes colonies portugaises dans les ateliers de Lisbonne
À Lisbonne, au début du XVIe siècle, le martèlement des ateliers d’orfèvres répondait au fracas des quais. Les cargaisons venues d’Asie, d’Afrique et du Brésil entraient dans une ville qui comptait alors près de quatre cents orfèvres, selon les témoignages et dénombrements étudiés pour la période manuélienne.
Cette concentration d’artisans ne signifie pas que tout l’or ou tout l’argent ait été façonné sur place. Elle indique plutôt la position de Lisbonne comme lieu de redistribution et de transformation. Métaux précieux, pierres, ivoires et épices y passaient, tandis que les formes européennes se nourrissaient de motifs aperçus sur des textiles, des céramiques ou des objets importés.
L’orfèvrerie lisboète, miroir d’un monde connecté
La coupe à pied conservant un plat daté de 1548 offre un exemple parlant. Son bassin circulaire se développe autour d’un ombilic — le relief central qui organise la composition — et porte des frises concentriques obtenues au repoussé. Cette technique consistait à modeler le métal depuis l’envers, afin de faire surgir sur l’avers figures, feuillages et ornements.
Sous Jean III, qui régna de 1521 à 1557, l’orfèvrerie civile portugaise dialoguait avec la Renaissance italienne. Les premiers décors très denses, parfois rapprochés de sensibilités orientales par leur foisonnement, laissaient davantage place à des thèmes humanistes et à des corps inspirés des gravures européennes. Une pièce d’apparat pouvait ainsi raconter, par allégories, les âges de la vie ou la fortune.
Le pied ajouté au début du XVIIIe siècle sur certaines coupes anciennes mérite attention. Sous Jean V, roi de 1706 à 1750, les collectionneurs et les institutions religieuses continuaient d’estimer ces grands plats du siècle précédent. Les transformer en coupes à pied ne relevait pas nécessairement d’une dégradation : c’était aussi prolonger l’usage d’un ouvrage ancien selon les goûts et les cérémonies nouvelles.
Cette continuité rend prudente toute lecture strictement nationale. L’argent travaillait à Lisbonne pouvait provenir de circuits atlantiques, et les modèles gravés circulaient de l’Italie aux Flandres. Les ressources minières du Brésil, particulièrement l’or des Minas Gerais exploité intensivement après les découvertes de la fin du XVIIe siècle, renforcèrent ensuite la puissance financière de la couronne portugaise, sans effacer la violence du travail contraint et de l’esclavage qui soutenait cette économie.
Le patrimoine des anciennes colonies ne réside donc pas uniquement dans les objets produits hors d’Europe. Il se lit également dans les conséquences formelles de ces arrivages sur les ateliers portugais. Une coupe lisboète de 1548, même sans motif explicitement asiatique, appartient à une ville devenue l’un des grands entrepôts maritimes de son temps.
Les collections du Museu Nacional de Arte Antiga, à Lisbonne, permettent de suivre cette histoire dans la matière même des œuvres. Elles rappellent que les pièces d’orfèvrerie doivent être regardées avec leurs poinçons, leurs reprises, leurs ajouts et leurs usages. Le prestige n’était jamais immobile : une pièce passait de la table au trésor, de l’héritage à la vente, parfois de l’autel à la collection privée.
Le sujet impose aussi une réserve. L’abondance des métaux et des matières rares qui brillait dans les demeures lisboètes reposait sur des rapports de domination dans l’Atlantique, en Afrique et en Amérique. Regarder une coupe d’argent, c’est tenir ensemble la maîtrise du repoussé et les systèmes économiques qui avaient rendu ce métal disponible.
La surface dorée d’un plat ancien ne livre pas seulement une scène mythologique. Elle conserve, dans ses reliefs patinés, l’écho des quais de Lisbonne et des routes qui y aboutissaient.
Art indo-portugais : Goa, Gujarat et le dialogue des formes européennes
Un contador du XVIIe siècle tient dans la main plus d’histoires qu’un grand meuble de salle. Ses tiroirs, sa marqueterie de bois exotiques et d’ivoire, son format d’écritoire transportable répondaient à des usages européens, mais les rythmes géométriques et les matériaux appartenaient aux savoir-faire de l’Inde moghole.
Le mot portugais contador désignait un cabinet à tiroirs destiné à conserver papiers, bijoux, monnaies ou menus objets. Sa présence dans les collections européennes a longtemps conduit à le définir par son acheteur. Il convient aussi de le considérer depuis les mains qui le fabriquaient, dans des ateliers où les langues, les modèles et les clientèles se croisaient.
Goa et le Gujarat, foyers d’un artisanat de commande
Après 1510, Goa devint l’un des centres les plus actifs de l’État portugais d’Inde. La ville accueillait des communautés hindoues, musulmanes, chrétiennes, marchandes et artisanales, dans une diversité qui ne fut jamais paisible ni égalitaire. Les conversions promues par les autorités portugaises, notamment après la création de l’Inquisition de Goa en 1560, rappellent la contrainte qui accompagnait parfois les échanges artistiques.
Au nord, l’Empire moghol fondé par Babur en 1526 constituait une puissance avec laquelle les Portugais négociaient, rivalisaient et commerçaient. Les relations ne se réduisaient pas à un face-à-face entre deux mondes. Les intermédiaires gujaratis, arméniens, persans et indiens jouaient un rôle décisif dans les flux de textiles, de pierres, de nacre et de bois.
Les bols du Gujarat ornés de plaques de nacre témoignent de cette circulation. La nacre, découpée puis ajustée sur une âme de bois ou une monture, produisait une surface irisée qui captait la moindre lumière. Certains objets furent montés en argent en Europe au XVIIe siècle : cette intervention tardive modifiait leur silhouette tout en attestant leur valeur durable dans les cabinets de curiosités et les vaisseliers aristocratiques.
Le cabinet indo-portugais n’est pas un mélange indistinct. Ses proportions rappellent des meubles ibériques, tandis que les incrustations, les motifs floraux et les essences précieuses renvoient à des traditions de l’Inde du Nord. Le regard européen commanditait une fonction, mais l’artisan décidait de la manière de résoudre techniquement l’assemblage, la marqueterie et la distribution du décor.
Gauvin Alexander Bailey analyse ces mécanismes dans Art on the Jesuit Missions in Asia and Latin America, 1542-1773 (University of Toronto Press, 1999). Les missions, les comptoirs et les cours locales formaient des lieux de production artistique autant que d’évangélisation. Cette approche évite de traiter les œuvres comme des curiosités périphériques : elles appartenaient à des circuits de commande organisés et très compétents.
La diversité ethnique de Goa et des grands ports de l’Inde ne saurait être réduite à un décor cosmopolite. Elle désignait des groupes soumis à des statuts juridiques, religieux et économiques différents. Dans ce cadre, le mobilier portait parfois les traces d’un accommodement, parfois celles d’une pression coloniale, et souvent les deux à la fois.
Les objets permettaient également des déplacements sociaux. Un marchand pouvait offrir un coffret précieux, une famille convertie commander une image chrétienne, un dignitaire conserver une pièce européenne travaillée par des ateliers locaux. Les formes circulaient avec une souplesse que les catégories politiques peinent à restituer.
Le tiroir d’un contador ne s’ouvre donc pas sur une fusion heureuse des cultures. Il révèle une économie de commande où la virtuosité indienne restait indispensable, même lorsque le goût et l’usage étaient pensés pour les comptoirs portugais.
Ceylan, Siam et Japon : christianisme, ivoire et images nanban
Sur un paravent japonais, des silhouettes étrangères descendent d’un navire avec une solennité presque théâtrale. Les vêtements, les chapeaux et les visages désignent les Portugais que les Japonais nommaient nanban, « barbares du Sud », parce que leurs navires arrivaient par les mers méridionales.
Cette peinture sur papier collé sur bois, rehaussée d’or, ne fut pas nécessairement destinée à des acheteurs venus d’Europe. Elle répondait d’abord à une curiosité japonaise pour les arrivées, les marchandises et les comportements de ces visiteurs. Une œuvre d’art peut ainsi documenter une relation sans adopter le regard de la puissance qui l’a provoquée.
Les ivoires de Ceylan et les ambiguïtés de la conversion
Les Portugais abordèrent Ceylan en 1505 ou 1506, selon les épisodes retenus pour marquer les premiers contacts durables. Ils traitèrent avec le royaume de Kotte, au sud-ouest de l’île, et cherchèrent à étendre leur influence vers les zones contrôlées par Candy. Alliances, prélèvements commerciaux et tentatives de conversion composèrent un rapport instable, régulièrement contesté par les souverains locaux.
Les ivoiriers de l’île produisirent alors des œuvres d’une finesse remarquable pour les élites portugaises. Un cabinet de la fin du XVIe siècle pouvait associer une âme de bois recouverte d’écaille de tortue, des plaques d’ivoire ajourées et de minuscules clous d’argent. La précision du décor faisait vibrer les rinceaux — motifs végétaux enroulés — et transformait la surface en dentelle dure.
Le motif du pélican, visible sur certains plateaux, appartient au vocabulaire chrétien : dans la tradition médiévale, l’oiseau était réputé nourrir ses petits de son propre sang et devenait une image du sacrifice du Christ. Son apparition sur un meuble façonné à Ceylan ne prouve pas une conversion générale des artisans. Elle montre leur capacité à répondre avec précision à un programme commandité.
La Vierge à l’Enfant en ivoire, produite à Ceylan au début du XVIIe siècle, pose une question semblable. Les proportions allongées, le travail minutieux des draperies et la douceur du poli appartiennent à une culture matérielle locale, mais l’iconographie est chrétienne. Le patrimoine culturel issu des missions se situe précisément dans cette tension : il ne peut être séparé ni des croyances imposées ni de l’invention formelle des ateliers.
Au Siam, l’actuelle Thaïlande, une petite figure du Sommeil de l’Enfant Jésus, sculptée vers 1600, semble répondre à un autre jeu de références. L’enfant couché pouvait évoquer, par sa posture, certaines représentations bouddhiques du repos. Il serait imprudent d’y voir la preuve d’un syncrétisme spontané ; l’œuvre indique plutôt qu’un sculpteur savait transposer un sujet chrétien dans un langage visuel intelligible sur place.
Le Japon fournit un contrepoint éclairant. François Xavier, arrivé à Kagoshima le 15 août 1549, ouvrit une mission jésuite qui connut des succès rapides avant les interdictions de la fin du XVIe siècle. Les paravents nanban conservèrent pourtant la mémoire visuelle de ces contacts, alors même que le shogunat Tokugawa restreignait fortement la présence chrétienne et étrangère au XVIIe siècle.
Les influences linguistiques prolongent cette histoire des objets. Plusieurs mots portugais sont entrés dans le japonais, parmi lesquels pan pour le pain, issu de pão, ou tabako, lié à tabaco. Ces emprunts ne racontent pas une domination totale ; ils désignent des produits et des pratiques devenus assez concrets pour recevoir un nom adopté.
Le paravent, la Vierge et le cabinet parlent donc chacun une langue différente. Le premier regarde les Portugais depuis le Japon, la seconde traduit une dévotion dans l’ivoire de Ceylan, le troisième transforme une commande européenne en virtuosité locale.
Les côtes africaines, les ressources et les mémoires vivantes des colonies portugaises
Une poire à poudre du XVIe siècle garde la courbe d’une trompe d’ivoire. Sa monture métallique fut ajoutée en Europe au XVIIe siècle, mais le corps de l’objet provenait d’un atelier de la région aujourd’hui comprise entre la Sierra Leone et le Liberia, où les sculpteurs maîtrisaient depuis longtemps l’ivoire destiné aux cours et aux échanges africains.
Ce déplacement d’usage est révélateur. L’olifant, trompe sculptée employée dans des contextes africains, fut raccourci et adapté pour devenir un accessoire militaire européen. Une figuration inspirée de modèles occidentaux s’y mêle à une matière, à une technique et à une tradition de sculpture qui ne leur devaient rien à l’origine.
Les échanges africains au-delà de l’objet précieux
Dès le XVe siècle, les navigateurs portugais longeaient les côtes d’Afrique occidentale dans la recherche d’une route vers l’Asie et de nouveaux circuits d’approvisionnement. Bartolomeu Dias doubla en 1488 le cap que Jean II nomma cap des Tempêtes, bientôt rebaptisé cap de Bonne-Espérance. Ce passage rendait possible la route des Indes, mais il renforçait aussi l’intervention portugaise sur les littoraux africains.
Les perles de verre, le cuivre, les textiles et les armes servaient de monnaies d’échange dans des relations où les autorités et les marchands africains conservaient d’abord des capacités de négociation importantes. L’ivoire, l’or et les produits de la côte étaient recherchés par les Portugais. La traite atlantique, intensifiée à partir des comptoirs portugais, imposa cependant une violence de masse dont les objets de luxe ne doivent jamais détourner le regard.
Les salières dites afro-portugaises, les cuillers et les olifants sculptés au XVIe siècle sont souvent étudiés pour leurs formes hybrides. Ils méritent aussi d’être interrogés comme produits d’une demande européenne structurée par la conquête commerciale. Les artisans savaient représenter des soldats, des animaux ou des motifs héraldiques attendus par les acheteurs, sans que leur geste cesse d’être inscrit dans des traditions locales.
Ezio Bassani et William B. Fagg ont réuni plusieurs de ces pièces dans Africa and the Renaissance: Art in Ivory (Prestel, 1988). Leur travail demeure utile parce qu’il restitue des ateliers et des régions plutôt qu’une vague catégorie d’« art primitif », longtemps employée pour minorer les compétences africaines. Les ivoiriers de Sierra Leone n’étaient pas des exécutants anonymes : ils adaptaient une commande à un vocabulaire sculptural maîtrisé.
La question des ressources ne s’arrête pas à l’époque moderne. Dans les pays lusophones d’Afrique, les ressources minières, le bois, les terres agricoles et les ports restent liés à des histoires de concessions, de travail forcé ou de déplacements de population qui ont traversé les périodes coloniales et postcoloniales. L’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, le Cap-Vert et São Tomé-et-Principe ont accédé à l’indépendance entre 1973 et 1975, dans le contexte des guerres coloniales menées sous l’Estado Novo portugais.
La langue portugaise demeure officielle dans ces États, mais elle coexiste avec des langues africaines nombreuses. Cette coexistence constitue l’une des influences linguistiques les plus visibles de l’empire, sans effacer le créole capverdien, le forro de São Tomé, le kimbundu ou le changana. Dans les rues de Luanda comme dans les archives de Bissau, le portugais est une langue de circulation, d’administration et de littérature, mais jamais la seule langue de la mémoire.
La biodiversité entre également dans cette histoire. Les plantations de canne à sucre, de café, de cacao et d’autres cultures d’exportation ont souvent modifié les sols, les forêts et les régimes agricoles. À São Tomé, l’économie cacaoyère bâtie autour des roças — anciennes exploitations agricoles organisées en domaines — a laissé des bâtisses, des voies et des paysages dont la valeur patrimoniale ne peut être dissociée du travail coercitif qui les fit fonctionner.
La poire à poudre, avec son ivoire blond et sa monture froide, oblige ainsi à tenir ensemble la beauté de l’ouvrage et la longue chaîne de prélèvements qu’il implique. Le patrimoine le plus juste n’est pas celui qui efface les conflits ; c’est celui qui rend aux objets leurs routes, leurs ateliers et leurs mémoires.
| Région liée aux présences portugaises | Objets ou traces patrimoniales | Enjeu historique à retenir |
|---|---|---|
| Chine et Macao | Coffrets sino-portugais, porcelaines d’exportation, laques | Commandes adaptées aux goûts européens et rôle d’intermédiaire de Macao |
| Goa et Gujarat | Contadores, marqueteries, bols de nacre | Coopération d’ateliers indiens et pression coloniale dans les comptoirs |
| Ceylan | Cabinets d’ivoire, Vierges à l’Enfant | Artisanat local au service de programmes chrétiens et commerciaux |
| Japon | Paravents nanban, emprunts lexicaux | Regard japonais sur les arrivées portugaises et circulation de produits |
| Côtes d’Afrique occidentale | Olifants, salières, poires à poudre en ivoire | Adaptation de savoir-faire africains à une demande européenne liée au commerce atlantique |
Dans les collections publiques comme dans les demeures privées, ces pièces demandent une documentation exacte : origine, matière, date, trajet connu, éventuelle sortie illicite du pays de production. Le cartel le plus honnête ne se contente pas d’écrire « art colonial » ; il nomme un atelier, une région, une commande et, lorsque les sources le permettent, les conditions de l’acquisition.
Sur l’ivoire de la petite poire à poudre, les reliefs restent nets malgré les manipulations. C’est peut-être là que se tient la richesse la moins spectaculaire des anciennes colonies portugaises : dans la possibilité de lire, à même la matière, des histoires longtemps rangées derrière le seul mot d’empire.
Quels pays ont été d’anciennes colonies portugaises ?
Le Brésil, l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, le Cap-Vert et São Tomé-et-Principe comptent parmi les anciens territoires coloniaux portugais les plus souvent cités. Le Portugal a aussi contrôlé ou administré des comptoirs et territoires en Inde, à Ceylan, à Macao, en Afrique orientale et en Asie du Sud-Est.
Qu’est-ce que l’art indo-portugais ?
Cette expression désigne des objets fabriqués en Inde, souvent entre les XVIe et XVIIIe siècles, pour des commanditaires portugais ou européens. Cabinets, ivoires religieux et ouvrages de nacre associent des fonctions européennes à des techniques, matériaux et motifs indiens.
Pourquoi les paravents nanban sont-ils importants ?
Les paravents nanban montrent l’arrivée et la présence des Portugais au Japon à partir du XVIe siècle. Ils constituent un témoignage japonais sur les contacts commerciaux, religieux et visuels entre l’archipel et les navigateurs venus par les mers du Sud.
Comment regarder aujourd’hui les objets issus de l’histoire coloniale ?
Il convient d’associer l’analyse esthétique à l’étude de la provenance, des conditions de production et des échanges qui ont rendu ces objets possibles. La beauté d’un ivoire, d’une nacre ou d’une porcelaine ne doit pas effacer les rapports de force, l’esclavage, les conversions contraintes ou l’extraction des ressources.