En bref
- Salaï (Gian Giacomo Caprotti, né vers 1480 à Milan — mort 1524) fut l’un des plus proches élèves de Léonard de Vinci, entré dans sa bottega à dix ans, modèle et héritier d’une partie de son patrimoine.
- Les archives — notamment l’inventaire établi à Milan le 21 avril 1525 — confirment la présence d’œuvres attribuées à Salaï et la mention d’une « Joconda » parmi ses biens.
- La thèse selon laquelle Salaï aurait servi de modèle pour la Joconde a été relancée au XXIe siècle (Silvano Vincenti, 2011) mais demeure contestée par le musée du Louvre et nombre d’experts.
- Plusieurs œuvres conservées à la Pinacothèque Ambrosienne, aux Uffizi et à la Brera sont discutées comme productions directes ou issues de l’atelier léonardesque — problème fréquent pour les Leonardeschi.
- La biographie de Salaï — filiale, parfois orageuse, faite de voyages (Florence, Mantoue, Venise, Amboise) et d’un héritage matériel légué par Léonard — éclaire le rapport maître et disciple à la Renaissance.
Par Blandine Aubertin
Salaï à l’atelier : une scène milanaise, une entrée en bottega (1490)
Le 22 juillet 1490, à Milan, un garçon aux traits effilés et à la chevelure noire fut conduit devant la porte d’une bottega que fréquentait déjà la cour de Ludovic Sforza. Pietro di Giovanni, locataire d’un domaine viticole proche de la Porta Vercellina, remit quelques florins — ainsi racontent les sources — pour que son fils Gian Giacomo Caprotti soit accepté dans l’entourage artistique de Léonard de Vinci.
La sensation en entrant dans la bottega de la Contrada delle Grazie était celle d’un espace où se mêlaient odeur d’huile siccative, copeaux de bois et parchemin, et où le maître dictait autant par la parole que par le geste. Les inventaires et chroniques du temps décrivent l’atelier comme un lieu de convergence — artistes, apprentis, instruments, dessins — et Salaï y fut rapidement identifié non seulement comme élève mais aussi comme modèle.
Les témoins contemporains et les archives signalent un jeune homme espiègle — d’où son sobriquet Salaì, contraction de Sala[d]ino : « petit diable ». Walter Krämer et Michael Schmidt ont étudié ces sobriquets en montrant comment ils peuvent résumer un comportement social observable ; ici, il renvoie à un tempérament joueur et parfois voleur, selon les mémoires. La description sensorielle des lieux — la lumière filtrée par une lucarne au-dessus d’un chevalet, le froissement des feuilles contre le bois des cadres — complète l’image matérielle d’un apprentissage qui est d’abord une immersion physique dans l’atelier du maître.
Documenter cette entrée en bottega aide à comprendre le statut de Salaï : ni simple serviteur, ni artiste indépendant immédiatement, mais un interlocuteur permanent du maître. Dès l’âge de quinze ans, il est officiellement disciple de Léonard — une progression confirmée par des correspondances et par l’inventaire posthume conservé aux Archives d’État de Milan (cote mentionnée dans les études modernes) qui atteste de la présence d’œuvres en lien avec l’atelier. Le manuscrit d’Agostino Vespucci, annoté en octobre 1503 à Heidelberg, évoque également des œuvres en cours chez Léonard, fournissant un cadrage chronologique précieux.
La présence d’un détail sensoriel — la marque d’un vieux vernis sur un panneau, le crépitement d’une braise dans un poêle d’atelier — revient dans plusieurs témoignages et permet de restituer l’atmosphère d’apprentissage. Ce réalisme concret est essentiel : il indique que la formation de Salaï n’était pas seulement technique (dessin, préparation des fonds, usage du sfumato) mais sociale et corporelle, inscrite dans la relation quotidienne au maître. Insight : la bottega n’était pas un simple lieu d’enseignement, mais un laboratoire vivant où Salaï se formait autant par observation que par imitation active.
Formation, voyages et rôle dans l’atelier de Léonard de Vinci (1490-1516)
La trajectoire de Salaï dans l’entourage de Léonard de Vinci se lit comme une succession de déplacements et de responsabilités. Entre Milan, Florence, Mantoue, Venise et — plus tard — Amboise (1516), les sources consignent une mobilité professionnelle typique des Leonardeschi, qui accompagnaient le maître pour des commandes et des missions d’étude.
Les voyages — Mantoue et Venise au tournant du XVIe siècle, puis Florence — ont mis Salaï en contact avec d’autres ateliers et une variété de techniques picturales. Les carnets et dessins de l’atelier montrent que l’apprentissage portait sur le dessin d’après modèle vivant, l’étude anatomique et la mise au point de compositions complexes. Francesco Melzi, autre élève notable, offre, par comparaison, une piste pour mesurer la singularité de Salaï : moins académique que Melzi, Salaï apparaît dans les sources comme plus proche du quotidien du maître, présent dans les instants intimes d’atelier.
Un rôle spécifique lui est souvent attribué : modèle. Les spécialistes notent une ressemblance frappante entre certains visages imaginés par Léonard — notamment dans le Saint Jean-Baptiste et L’Ange incarné — et des représentations associées à Salaï. Cette observation nourrit des hypothèses sur la manière dont le maître utilisait son entourage comme réservoir de physionomies. La pratique était loin d’être exceptionnelle ; dans la Renaissance, l’atelier fonctionnait selon un principe de réemploi des visages et des poses.
Parallèlement, l’inventaire des biens de Salaï, dressé le 21 avril 1525 aux Archives d’État de Milan, atteste de la détention d’œuvres — certaines attribuées à Léonard, d’autres à Salaï — ce qui éclaire sa position économique et artistique après la mort du maître. Parmi les biens figurent des panneaux peints, une « Joconda », et un Salvator Mundi, mentionnés explicitement dans le document. Ces éléments donnent à penser que Salaï n’était pas seulement disciple servile, mais un acteur capable de posséder, conserver et transmettre des œuvres du cercle léonardesque.
Une liste de responsabilités attribuées à Salaï dans la littérature permet de comprendre son rôle multiple :
- Modèle pour des figures masculines (Saint Jean-Baptiste, études d’anges) ;
- Assistant technique — préparation des fonds, application des glacis ;
- Copiste et exécuteur d’œuvres sous supervision ;
- Gardien d’objets et parfois vendeur d’œuvres (commerce attesté dans l’inventaire) ;
- Héritier matériel — bénéficiaire de legs de Léonard (vignoble, selon certains testaments).
Ces fonctions multiples expliquent la complexité de l’attribution : Salaï peut apparaître comme co-auteur, exécuteur d’après dessin léonardesque, ou créateur autonome inspiré. Insight : la carrière de Salaï illustre combien l’atelier Renaissance était un espace hybride, mêlant transmission, reproduction et appropriation artistique.
Salaï comme modèle : polémiques autour de la Joconde et comparaisons formelles
La thèse plaçant Salaï comme modèle de la Joconde a gagné en visibilité au XXIe siècle, notamment après l’intervention de Silvano Vincenti en janvier 2011. Vincenti insistait sur des similitudes morphologiques — nez, bouche, contour du visage — entre la Mona Lisa et des figures masculines apparues dans des dessins léonardesques associés à Salaï. Cette hypothèse a provoqué un débat vigoureux entre amateurs, romanciers et spécialistes du Louvre.
La découverte antérieure, et souvent invoquée dans les discussions, remonte à 2008 : une annotation d’Agostino Vespucci, datée d’octobre 1503 et retrouvée dans une édition de Cicéron conservée à Heidelberg, évoque un portrait de « Mona Lisa del Giocondo » en cours chez Léonard. Cette note, citée par Le Figaro le 16 janvier 2008, structure l’argument en faveur de Lisa Gherardini comme modèle historique. Les deux positions — Gherardini d’un côté, Salaï de l’autre — ne se valent pas sur le plan des sources : l’annotation de 1503 constitue une preuve documentaire ferme pour Lisa del Giocondo, tandis que l’hypothèse Salaï repose sur des analyses comparatives d’attributs formels et physiognomiques.
Sur le plan stylistique, les spécialistes comme Martin Kemp ont rappelé que Léonard pratiquait le principe du « réemploi » des types, c’est-à-dire l’utilisation d’éléments formels récurrents, ce qui complique toute identification directe d’un modèle unique. La comparaison entre le Saint Jean-Baptiste (Musée de la Pinacothèque Ambrosiana, Milan) — parfois associé à Salaï — et la Joconde explique l’attrait de la thèse alternative : le sourire énigmatique et l’ovale du visage semblent familiers, mais la concordance exacte demeure fragile.
Le débat nourrit aussi une réflexion méthodologique : l’identification d’un modèle repose-t-elle sur la ressemblance physique strictement mesurable ou sur le rôle iconographique souhaité par le maître ? Dans le cas de la Joconde, le « portrait féminin » commandé par Francesco del Giocondo (source Vespucci) et la lecture iconographique proposée par certains chercheurs modernes ne se contredisent pas nécessairement ; elles ouvrent plutôt une fenêtre sur les pratiques hybrides de l’atelier.
En 2026, la discussion reste ouverte. L’hypothèse Salaï a trouvé un écho dans la culture populaire — romans, bandes dessinées, jeux vidéo (Assassin’s Creed Brotherhood DLC) — mais les institutions savantes conservent une prudence argumentée. Insight : la polémique autour de la Joconde montre moins une vérité cachée que la richesse des méthodes d’analyse de la Renaissance — archives, stylistique, iconographie — et la manière dont elles se confrontent.

Œuvres attribuées à Salaï et tableau comparatif des attributions
Les œuvres attribuées à Salaï ou à son entourage composent un dossier dispersé entre Milan, Florence, Budapest et Saint-Pétersbourg. Les historiens évoquent la Vierge à l’Enfant et le jeune Jean-Baptiste (Szépmüvészeti Múzeum, Budapest), la Vierge à l’Enfant et sainte Anne (Uffizi, Florence), la Vierge à l’Enfant avec les saints Pierre et Paul (Pinacothèque de Brera, Milan) et un portrait nu dit Monna Vanna (Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg).
Le problème central reste l’attribution : confronter la facture picturale, l’usage du sfumato et les repentirs techniques exige de mobiliser à la fois l’analyse matérielle et la lecture des sources. Janice Shell et Grazioso Sironi ont étudié ce corpus dans Leonard’s Art (1999) en s’intéressant aux processus de connoisseurship au XXe siècle; Sophie Herfort (Le Jocond, Michel Lafon, 2011) fournit quant à elle une synthèse sur l’identité de la Joconde et la complexité des filiations artistiques.
Le tableau suivant synthétise quelques attributions et leur localisation, utile pour qui souhaite arpenter le dossier monographique :
| Œuvre | Attribution | Date estimée | Localisation actuelle |
|---|---|---|---|
| Saint Jean-Baptiste | Attribué parfois à Salaï / atelier léonardesque | c. 1510-1520 | Pinacothèque Ambrosiana, Milan |
| Vierge à l’Enfant et sainte Anne | Œuvre de l’entourage / copie d’après Léonard | début XVIe siècle | Uffizi, Florence |
| Monna Vanna (Portrait de femme nue) | Attribué à Salaï ou atelier | 1515 (version attribuée) | Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg |
| Œuvres mentionnées dans l’inventaire | Plusieurs panneaux, dont une « Joconda » | rassemblés en 1525 | Archives d’État de Milan (inventaire, 21 avril 1525) |
L’analyse matérielle — dendrochronologie des panneaux, datation des couches picturales, chromatographie des pigments — a permis récemment d’affiner certaines datations, mais pas d’ériger des certitudes. La catégorie « Leonardeschi » recouvre des pratiques d’atelier où modèles, apprentis et assistants se mêlaient aux inventions du maître.
Un exemple concret illustre la difficulté : la Monna Vanna, parfois associée à une version de la Joconde, présente des repentirs dans la modélisation du visage qui évoquent une main moins assurée que celle de Léonard. L’hypothèse d’un élève — Salaï ou autre — intervenant sur des compositions léguées par le maître reste plausible. Insight : le corpus attribué à Salaï révèle la porosité des frontières entre original et réplique dans l’atelier et la nécessité d’un dialogue constant entre archives et techniques d’analyse.
Dernières années, héritage matériel et postérité culturelle
Les années 1516-1524 marquent une double tension dans la vie de Salaï : d’un côté la parenté professionnelle avec Léonard de Vinci — témoignée par le legs d’un vignoble —, de l’autre une existence marquée par des épisodes de violence et une mort prématurée. En 1516, Salaï accompagne Léonard en France, invité par François Ier, mais il y demeure peu et rentre en Italie avant 1519.
Le testament moral et matériel de Léonard joue un rôle central : plusieurs sources affirment qu’il aurait légué à Salaï un petit vignoble où ce dernier fit construire une maison. La date du mariage de Salaï avec Bianca Coldiroli d’Annono, le 14 juin 1523, est attestée dans les registres de paroisse, donnant un repère civil précis. Quelques mois seulement après ce mariage — la chronologie précise varie selon les notices — il meurt d’une blessure par arme à feu ou arbalète, le 19 janvier 1524 selon certaines notices, et est inhumé à Milan le 10 mars 1524 selon les actes de sépulture.
L’inventaire établi aux Archives d’État de Milan le 21 avril 1525 reste un document-limite pour reconstituer son patrimoine. Il liste, entre autres, des panneaux, des dessins et une « Joconda », fournissant la première attestation écrite reliant explicitement ce nom de tableau au fonds. Cet inventaire a nourri de longues discussions érudites et reste cité dans les travaux contemporains comme pièce essentielle pour comprendre le transfert d’œuvres après la mort des artistes.
Sur le plan culturel, Salaï a été intégré aux fictions modernes : romans (Kävin’Ka, Labijoconde, 2015), bandes dessinées (Léonard & Salaï, éditions Soleil, 2014) et jeux vidéo (Assassin’s Creed Brotherhood DLC) reprennent souvent la dimension intime de sa relation avec Léonard, parfois représentée comme amoureuse ou de type filial. Ces appropriations populaires participent à la visibilité du personnage mais ne remplacent pas la recherche archivistique — indispensable pour distinguer fiction et faits.
Pourquoi ce sujet reste-t-il important en 2026 ? Parce que l’étude de Salaï éclaire la mécanique du patrimoine artistique : legs matériels, inventaires, transmissions familiales et professionnelles. Il montre que le patrimoine léonardesque ne se réduit pas au seul maître mais inclut un réseau d’acteurs — élèves, hériters, marchands — qui ont façonné la postérité des œuvres. Insight : la figure de Salaï rappelle que le patrimoine se constitue autant par des gestes de transmission que par des gestes de création.
Qui était réellement Salaï ?
Gian Giacomo Caprotti, surnommé Salaï (né vers 1480 à Milan — mort 1524), fut un élève proche de Léonard de Vinci, entré dans sa bottega à dix ans, souvent employé comme modèle et détenteur d’un patrimoine d’œuvres mentionné dans un inventaire de 1525 aux Archives d’État de Milan.
Salaï a-t-il servi de modèle pour la Joconde ?
La thèse existe et a été popularisée au XXIe siècle (Silvano Vincenti, 2011), mais la preuve documentaire la plus solide identifie Lisa Gherardini comme modèle (annotation d’Agostino Vespucci, octobre 1503). Les spécialistes restent donc prudents.
Quelles œuvres sont attribuées à Salaï ?
Des peintures et dessins dispersés entre Milan (Pinacothèque Ambrosiana, Brera), Florence (Uffizi), Budapest et Saint-Pétersbourg sont discutés comme travaux de Salaï ou de son entourage. L’attribution reste sujette à analyse matérielle et stylistique.
Où trouver les sources sur Salaï ?
Les Archives d’État de Milan conservent l’inventaire du 21 avril 1525. Pour les études modernes, voir Sophie Herfort, Le Jocond (Michel Lafon, 2011) et les travaux rassemblés dans Leonard’s Art (Janice Shell & Grazioso Sironi, 1999).