En bref
- Pierre Soulages a fait du Noir une matière lumineuse : l’Outrenoir révèle des reflets parfois bleutés, fruit d’un travail sur la texture et les pigments.
- Les vitraux de Conques (installation 1994) mettent en résonance l’outrenoir et la lumière naturelle — un dialogue entre peinture et architecture romane.
- Technique, conservation et marché se rencontrent : la recherche sur les outils, les liants et les éclairages guide tant la présentation muséale que la restauration.
- Ce dossier documente sources et expositions — de Saint-Étienne (1976) à Nantes (1989) — et propose des clés pour regarder l’art contemporain de Soulages aujourd’hui.
Le matin à Conques : une scène d’entrée pour comprendre l’Outrenoir et le bleu
Un matin d’octobre, la lumière hivernale filtrait par les trifore de l’abbatiale Sainte-Foy, projetant sur les dalles la vibration sourde d’un gris-bleu. Le parfum de la pierre — calcaire chauffé par le soleil encore bas — se mêlait au bruit feutré des pas des visiteurs. Dans cet intérieur où l’ombre garde sa densité, les nouvelles verrières de 1994 multipliaient les nuances : des plages d’ocre, des éclats translucides et, selon l’axe d’observation, des reflets qui semblaient tirer le noir vers le bleu.
Cette scène sert d’ancrage concret pour l’enquête : il s’agit de comprendre comment l’Outrenoir — concept forgé par Pierre Soulages — produit cet effet paradoxal d’éclat, parfois perçu comme un bleu intérieur, et quelles implications techniques, muséographiques et patrimoniales en découlent.
La promesse de l’enquête est simple : déplier, d’un côté, la pratique matérielle — pigments, outils, gestes — et, de l’autre, la réception historique et muséale de cette peinture qui, depuis 1947, a cherché à faire jaillir la lumière du noir. Le fil conducteur sera assuré par la figure fictive de Claire Delorme, conservatrice hypothétique, qui arpente depuis vingt ans les dépôts, les musées et l’abbatiale, cherchant les traces matérielles d’un « noir qui fait voir ».
L’émergence de l’Outrenoir : genèse, dates et techniques de la peinture noire
En 1947, Pierre Soulages (Rodez 1919 – Nîmes 2022) commence à expérimenter la puissance chromatique du noir, refusant le colorisme de ses contemporains. Il oppose dès cette époque le noir au blanc, usant parfois d’aplats d’ocres et de faibles bleus dans les années 1950, puis réduisant progressivement la palette jusqu’à faire du noir la couleur dominante à partir de 1979 — moment où la série nommée officiellement Outrenoir s’impose.
Techniquement, l’Outrenoir ne se résume pas à un pigment unique posé en aplat. Les variations de texture — stries, râpures, empâtements — créent des plans de réflexion variable. L’artiste fabriquait nombre de ses outils : pinceaux sur mesure, racloirs, spatules, voire instruments empiriques tirés de la coutellerie ou de l’atelier. Ces gestes modifiaient la surface et, par conséquent, la manière dont la lumière se réfléchit et se diffuse. Comme le rappelle Michel Pastoureau dans Bleu, histoire d’une couleur (Seuil, 2000), la perception d’une teinte tient autant à sa matière qu’à son chromatisme.
Les pigments et liants
Les noirs employés relèvent d’une tradition picturale mais font l’objet d’expérimentations : noir d’ivoire (carboné), noirs de fumée et pigments industriels ont été mélangés à différents liants pour adapter viscosité et pouvoir couvrant. L’usage d’huiles siccatives ou de médiums additifs modifie la brillance — un noir plus brillant renvoie davantage de reflets, tandis qu’un noir mat absorbe la lumière et la restitue par massage visuel. La variabilité des liants explique pourquoi certains Outrenoirs semblent parfois tirer vers un bleu profond quand la lumière les effleure.
Texture et process
La texture joue un rôle clé : en striant la couche picturale, Soulages multipliait les faciès de surface — lisse, frotté, incisé — qui, selon l’angle d’observation, renvoient des intensités différentes. Il considérait le noir non comme une absence mais comme un champ dynamique — « un autre champ mental », disait-il — où la lumière peut se loger. L’analyse microscopique réalisée au Musée Soulages à Rodez (campagne de conservation 2018) montre des couches superposées, des variations de liant et des micro-rayures intentionnelles, preuves matérielles d’un enjeu optique parfaitement maîtrisé.
Insight : l’Outrenoir est une technique autant qu’une idée — une peinture qui invente sa propre lumière par la manipulation consciente de la matière.

Les vitraux de Conques et la rencontre entre l’Outrenoir et la lumière architecturale
La collaboration entre Pierre Soulages et le maître verrier Jean-Dominique Fleury aboutit, en 1994, à la mise en place des vitrages de l’abbatiale Sainte-Foy à Conques. L’événement fut documenté — tant par la presse spécialisée que par des archives locales (Archives départementales de l’Aveyron, série culturelle) — et a renouvelé la lecture du monument roman. L’effet le plus surprenant est que les verrières, conçues pour filtrer la lumière, permettent au visiteur d’éprouver l’Outrenoir à l’échelle architecturale : le verre transforme la luminosité ambiante et, selon l’heure et la saison, fait apparaître des reflets que certains décrivent comme « bleutés ».
Dialogue matière-verre
Dans la logique de Soulages, la lumière n’est pas un simple éclairage : elle est matière embarquée. Les vitreries, par leur densité chromatique et leur modulation, servent de contrepoint à la surface picturale. Le choix des teintes, la granulométrie du verre et la façon dont il est assemblé déterminent le spectre transmis. Contrairement à un vitrail figuratif, ici l’enjeu est abstrait : la couleur se conjugue avec la pierre et l’ombre pour produire des effets d’optique qui accentuent le relief des sculptures et l’intensité des cloisons de pierre.
Cas pratique : observer à différentes heures
Claire Delorme, conservatrice fictive, a établi un protocole d’observation en trois temps : matinée (lumière rasante, dominance des tons chauds), midi (luminance maximale, saturation chromatique), fin d’après-midi (longues ombres, accentuation des reflets bleutés). Ce protocole, mis en œuvre lors d’une mission de documentation en 2016, a permis de cartographier des plages horaires où l’outrenoir et les verrières dialoguent le plus fortement.
Liste pratique pour visiter Conques et observer l’effet bleu-outrenoir :
- Arriver avant 10 h pour bénéficier de la lumière rasante ;
- Consulter la météo : ciel légèrement voilé favorise les nuances ;
- Se placer dans l’abside et varier l’angle de regard ;
- Prendre des notes sur l’angle solaire et la température de la lumière.
Insight : à Conques, l’Outrenoir devient expérience architecturale — le bleu n’est pas ajouté mais révélé par le dialogue entre surface picturale et lumière filtrée.
Réception, marché et expositions : l’histoire du regard sur le noir
La reconnaissance publique de l’Outrenoir s’est construite lentement. Dès 1976, le Musée d’Art moderne et d’industrie de Saint-Étienne présente des toiles noires ; le Centre Pompidou organise des accroches en 1979 et Nantes consacre une exposition marquante en été 1989 au Musée des Beaux-Arts. Georges Duby (1919–1996) commenta la première exposition des toiles noires en évoquant une énergie comprimée et une « fougue d’un invincible pouvoir ». Ces références historiques figurent dans plusieurs catalogues d’exposition et dossiers d’archives municipales.
Sur le marché de l’art, les ventes de Soulages illustrent l’intérêt croissant des collectionneurs. Des enchères récentes (années 2000–2010) ont atteint des sommes importantes : une toile de 1987 a été vendue aux alentours de 470 198 € chez Christie’s, tandis que des œuvres plus monumentales ont dépassé le million d’euros chez Sotheby’s et Christie’s dans les années 2000. Ces chiffres témoignent d’un marché qui valorise non seulement la signature mais l’enjeu technique et historique de l’Outrenoir.
| Année | Événement / Lieu | Importance |
|---|---|---|
| 1976 | Musée d’Art moderne et d’industrie, Saint-Étienne | Premières présentations publiques des toiles noires |
| 1979 | Centre Pompidou, Paris | Accroche et reconnaissance institutionnelle |
| 1989 | Musée des Beaux-Arts, Nantes | Large attention publique sur l’Outrenoir |
| 1994 | Vitraux, Abbatiale Sainte-Foy, Conques | Œuvre architecturale de référence |
Insight : la trajectoire de l’Outrenoir montre que la valeur d’une œuvre d’art contemporain se construit à l’intersection de l’innovation technique, du discours critique et de la médiation muséale.
Conservation, héritage et regards contemporains sur le bleu dans l’Outrenoir
La conservation des Outrenoirs pose des défis spécifiques. La variabilité des liants, l’épaisseur des couches et la sensibilité aux ultraviolets imposent des protocoles adaptés. Le Musée Soulages à Rodez a conduit, en 2018–2020, des campagnes d’étude et de stabilisation des surfaces ; ces interventions sont documentées dans des rapports internes et des communications aux congrès de conservation. Elles montrent combien l’Outrenoir est à la fois fragile et exigeant : maintenir la qualité de la surface, c’est préserver la capacité du noir à rendre la lumière.
Perspectives muséographiques
Pour mettre en valeur les effets bleutés, les conservateurs privilégient des éclairages contrôlés et des accrochages permettant des angles de vue variés. L’expérience de visite se construit par la mobilité du regard ; une seule position statique ne suffit pas à révéler la richesse optique. Les musées qui conservent des toiles de Soulages utilisent souvent des gradations d’intensité lumineuse et des rampes mobiles pour documenter les variations de reflet — une démarche qui relève autant du laboratoire que de la salle d’exposition.
Héritage et enseignement
Sur le plan pédagogique, l’Outrenoir est un terrain d’enseignement de la couleur et de la matière. Des ateliers destinés aux étudiants en conservation-restauration proposent de reproduire les stries et de mesurer l’effet des liants sur la réflectance spectrale. Le propos dépasse l’histoire de l’art : il touche la physique optique, la chimie des pigments et la psychologie de la perception. Michel Pastoureau et d’autres historiens insistent sur le fait que la couleur ne se comprend qu’en liaison avec sa matière (Pastoureau, 2000).
Insight : préserver l’Outrenoir, c’est défendre un savoir-faire — technique, muséographique et scientifique — qui permet au bleu-reflété du noir de continuer à parler aux générations futures.
Qu’est-ce que l’Outrenoir de Pierre Soulages ?
L’Outrenoir désigne la série et le principe pictural par lesquels Pierre Soulages utilise le noir comme matière lumineuse. Il s’agit d’un travail sur la texture, le liant et la réflexion qui permet au noir de révéler des nuances, parfois perçues comme bleutées.
Pourquoi certains Outrenoirs semblent-ils bleus ?
Le phénomène provient de la combinaison de pigments carbonés, de liants, de stries superficielles et de l’angle d’éclairage. La surface texturée renvoie la lumière de façon sélective, faisant apparaître des reflets qui peuvent tendre vers le bleu selon la lumière ambiante.
Quelle est l’importance des vitraux de Conques dans l’œuvre de Soulages ?
Les vitraux posés en 1994 sont une réalisation majeure où la peinture et le verre dialoguent. Ils transforment l’architecture romane en chambre optique et prolongent l’enjeu de l’Outrenoir à l’échelle du monument.
Comment les musées préservent-ils les Outrenoirs ?
Les protocoles impliquent des études matérielles (analyses de liants et de pigments), un contrôle strict des éclairages et des opérations de conservation ciblées. Le but est de maintenir la qualité de surface qui permet au noir de restituer la lumière.