En bref :
- Art Basel 2024 a rassemblé 285 galeries provenant de 40 pays, confirmant le rôle central de la foire suisse pour le marché international.
- Le secteur Unlimited a offert des œuvres monumentales — de Chiharu Shiota à Yayoi Kusama — qui ont orienté le discours curatoriel vers l’immersion et la présence physique des œuvres.
- Les œuvres vendues confirment une polarisation des prix : transactions à plusieurs dizaines de millions de dollars pour des modernistes et performances plus modestes mais nombreuses pour l’art contemporain vivant.
- Les tendances observées : retour aux artistes établis, renouvellement des archives en faveur d’artistes méconnus, et une attention accrue portée aux performances artistiques et aux nouveaux médiums.
- La foire a mis en évidence une relation plus directe entre collectionneurs et œuvres — les achats se sont souvent décidés sur place plutôt que par prévente numérique.
Art Basel 2024 — ouverture, scène et Unlimited : une première impression sur le vif
Le soleil tombait bas sur la Messeplatz le 13 juin 2024, la pierre chaude sous la paume restituant un souvenir de chaleur d’été ; l’air portait l’odeur mêlée du café emporté et de la peinture fraîche. Dans cette lumière, le grand hall d’Unlimited se déployait comme une arène d’ambitions — plafonds hauts, travées dégagées, et des œuvres qui semblaient vouloir occuper autant l’espace que le regard des visiteurs.
Antoine Lemaître, collectionneur parisien d’une quarantaine d’années — personnage fil conducteur de cette chronique — avançait lentement, réglant sa lorgnette mentale sur les proportions. Il s’arrêtait devant The Extended Line de Chiharu Shiota (2023–24), surpris par la façon dont des centaines de feuilles blanches semblaient traverser la salle comme un vol d’oiseaux. Le froissement discret du papier se mêlait au murmure des visiteurs ; un détail sensoriel qui reste, précisément, parce qu’il atteste d’une présence matérielle que les écrans ne restituent pas.
Unlimited, curaté pour la quatrième fois par Giovanni Carmine, a été conçu pour éprouver l’échelle et la physicalité des œuvres — un choix qui s’inscrit dans une logique de mise en valeur des pièces qui réclament l’espace pour être lues. Le parcours présentait des pièces historiques et récentes : de l’« empaquetage » ludique de la Volkswagen Beetle de Christo aux panneaux épiques de Dominique Fung (née en 1987) et de Sam Falls (né en 1984). Ces panneaux — respectivement 26 m et 50 m — racontaient des récits visuels très différents : l’un, vision odysséenne peuplée d’images religieuses et d’ornements asiatiques ; l’autre, une traversée saisonnière de l’Hudson Valley.
La présence de Julio Le Parc avec son Zepelín de Acero (2021) et l’installation tournante en miroirs de Le Parc renvoient à l’histoire de l’art optique et cinétique, comme un rappel de la continuité historique que la foire sait convoquer. À l’opposé, l’émerveillement intime provoqué par les petites pièces — les 48 mini tableaux « Guppy » du Suisso‑Chilien Francisco Sierra (2024) — a rappelé la force narrative du format réduit. On peut ainsi, au même instant, éprouver l’éblouissement et l’intimité, ce qui constitue l’une des qualités singulières d’Art Basel.
Un autre souvenir : la sculpture fragile d’Alicja Kwade, Paraposition, où deux blocs de pierre massifs reposent sur des barres d’acier fines — un équilibre qui fait songer à une métaphore du monde contemporain. Sous l’une des pierres, une chaise invite — ou semble déconseiller — à s’asseoir ; un geste scénographique qui transforme l’objet en question morale plus qu’en simple curiosité. Cette mise en scène illustre la manière dont la foire, par ses choix curatoriaux, engage une discussion sur la gravité des œuvres et la perception du risque.
Insight final — Unlimited a confirmé que la présence physique et l’échelle restent des leviers majeurs pour capter l’attention des collectionneurs et pour définir la valeur symbolique d’une œuvre; la foire suisse mise sur la rencontre directe et sensorielle entre public et art.

Exposants, galeries d’art et composition internationale : la cartographie d’Art Basel 2024
Une sélection cosmopolite et des nouvelles voix
Art Basel 2024 réunissait 285 exposants venus de 40 pays — un chiffre qui témoigne de la force d’attraction de la foire suisse pour les galeries d’art majeures et pour les nouveaux acteurs. Parmi les arrivées notables figuraient Almeida & Dale Galeria de Arte (São Paulo), Bank de Shanghai et Tina Keng Gallery (Taipei). Ces nouveaux venus confirment un élargissement géographique qui enrichit le dialogue culturel avec l’Amérique latine et l’Asie.
Des maisons historiques — David Zwirner, Thaddaeus Ropac, Hauser & Wirth — offraient quant à elles des ensembles plus sûrs, souvent structurés autour de figures stables du marché. Le contraste entre grands stands muséographiques et éclosions plus discrètes créait une tension stimulante dans les allées. L’odeur du vernis et le froissement des cartons d’emballage croisés lors des installations restaient des traces tangibles de l’effervescence organisationnelle.
Le commissariat de secteurs comme Parcours (curaté par Stefanie Hessler) et Messeplatz a permis d’intégrer la ville à la foire — des installations en espaces publics, comme la reprise d’« Honoring Wheatfield — A Confrontation » (2024) d’Agnes Denes, ont prolongé l’expérience au‑delà des halls. Les galeries partenaires et anciennes collaborations — Perrotin, Lelong, Jocelyn Wolff, Templon — ont aussi joué leur rôle de référence, attirant conservateurs et directeurs d’institutions.
Antoine Lemaître revenait chaque jour pour vérifier les découvertes : un portrait fin de Diana Cepleanu (GaleriaPLAN) l’avait particulièrement ému — la touche micro‑piquetée et les regards mélancoliques formaient, selon lui, une promesse d’investissement à moyen terme. Cette tension entre choix émotionnels et critères patrimoniaux est représentative du comportement des collectionneurs contemporains, qui mêlent affect et stratégie, à l’image des achats décidés sur le stand plutôt que par PDF préventes.
La présence d’institutions — Centre Pompidou, LACMA, MoMA — signalait une lecture institutionnelle de la foire : acquisitions, prêts d’œuvres et dialogue curatoriel sont des retombées attendues. Les galeries de modernisme — Landau Fine Art, Cardi, Applicat‑Prazan — ramenaient les collectionneurs vers des noms du XXe siècle comme Pierre Soulages ou Wassily Kandinsky, rappelant que la cote des modernistes demeure un pilier du marché.
Liste des axes stratégiques observés parmi les exposants :
- Internationalisation — renforcement des galeries hors‑Europe ;
- Mixité des formats — stands muséographiques vs. présentations intimistes ;
- Dialogue historique — modernisme et contemporanéité en tension productive ;
- Présence institutionnelle — musées et fondations actifs dans les acquisitions.
Insight final — la cartographie des exposants atteste d’une foire qui conserve sa stature muséale tout en élargissant son horizon géographique, proposant un équilibre entre certitudes du marché et découvertes à soutenir.
Œuvres vendues et performances commerciales : chiffres et exemples marquants
Transactions clefs et lecture du marché
La question des œuvres vendues à Art Basel 2024 doit se lire selon plusieurs registres : transactions à très haute valeur, ventes soutenues d’artistes vivants de renom et circulation d’œuvres émergentes. Le rapport de référence — réalisé pour Art Basel par le cabinet Arts Economics et la banque UBS — indiquait une contraction générale du marché mondial l’année précédente, mais la foire suisse a montré une dynamique plus nuancée.
Quelques transactions emblématiques : chez David Zwirner, Sunflower (1990–91) de Joan Mitchell s’est vendue autour de 20 millions de dollars. Chez Hauser & Wirth, quatre ventes à huit chiffres ont été rapportées, dont un Gray Drawing for Pastoral (1946–47) d’Arshile Gorky pour 16 millions et Sky with Moon (1966) de Georgia O’Keeffe pour 13,5 millions. Chez White Cube, une œuvre de Julie Mehretu (1999) s’est vendue pour 6,75 millions, tandis que la sculpture colorée de Yayoi Kusama, Aspiring to Pumpkin’s Love, the Love in My Heart, atteignait environ 5 millions.
Ces chiffres montrent une polarisation — une concentration de liquidités vers des noms historiquement établis — mais n’effacent pas la vitalité des segments plus modestes. La plupart des galeries rapportaient des ventes « en personne » : le processus d’achat reprenait la place centrale, favorisant la décision contemplative sur le stand. Cette tendance illustre une préférence retrouvée pour l’expérience physique, en décalage avec l’ère des préventes numériques durant la pandémie.
| Œuvre | Artiste | Galerie | Prix approximatif | Secteur |
|---|---|---|---|---|
| Sunflower | Joan Mitchell | David Zwirner | 20 M$ | Art moderne |
| Gray Drawing for Pastoral | Arshile Gorky | Hauser & Wirth | 16 M$ | Art moderne |
| Sky with Moon | Georgia O’Keeffe | Hauser & Wirth | 13,5 M$ | Art moderne |
| Untitled 2 | Julie Mehretu | White Cube | 6,75 M$ | Art contemporain |
| Aspiring to Pumpkin’s Love | Yayoi Kusama | White Cube | 5 M$ | Art contemporain |
Au-delà des grands chiffres, des mouvements plus discrets méritent attention. Plusieurs galeries ont mentionné des ventes multiples dans des tranches de prix inférieures — un signe que le marché périphérique reste actif. De plus, l’intérêt pour la redécouverte d’artistes marginalisés — notamment des femmes surréalistes et des créateurs issus de minorités — s’est traduit par des acquisitions institutionnelles, annonçant de futures expositions et publications.
Insight final — la lecture des œuvres vendues à Art Basel 2024 montre un marché dual : d’un côté, des transactions de prestige pour des œuvres historiques ; de l’autre, un socle commercial plus large, composé de ventes nombreuses et modestes qui assurent la vitalité du marché de l’art.
Tendances observées à la foire suisse : médiums, performances artistiques et renouvellement historique
Les lignes de force et les directions à surveiller
Plusieurs tendances se sont affirmées à Art Basel 2024 — des observations qui éclairent l’état du marché de l’art et les orientations curatoriales. Le rapport Arts Economics pour Art Basel et UBS a posé un cadre chiffré ; la foire a, ensuite, traduit ces chiffres en expériences tangibles. Le mot‑clé : diversité des pratiques, mais consolidation des valeurs reconnues.
Première tendance : le renforcement de la valeur des artistes établis. L’engouement autour des modernistes et des maîtres du XXe siècle — Joan Mitchell, Arshile Gorky, Georgia O’Keeffe — montre que la cote historique sert toujours de référence pour les collectionneurs institutionnels et privés. Cette préférence pour la stabilité est accompagnée d’une demande d’authenticité, lisible dans les catalogues et dans les cartels.
Deuxième tendance : la renaissance d’artistes méconnus. Des galeries ont mis en lumière des figures oubliées — choix qui correspond à une stratégie patrimoniale et curatoriale. À cet égard, le lecteur intéressé trouvera utile ce dossier sur un acteur de l’abstraction lyrique — Georges Mathieu, abstraction lyrique — qui illustre comment une réévaluation peut modifier les discours de marché.
Troisième tendance : l’essor des performances artistiques et des œuvres éphémères. Parcours et Merian ont déployé des événements qui ont investi l’espace public, impliquant la population bâloise. Ces performances — parfois brèves, souvent inscrites dans un contexte social — traduisent la volonté d’Art Basel d’ouvrir la foire sur la cité et d’augmenter l’accessibilité.
Quatrième tendance : l’intégration croissante des nouveaux médiums. L’art numérique, la photographie amplifiée par des dispositifs réfléchissants (cf. Maria Hassabi) et les installations vidéo se mêlaient aux pratiques plus traditionnelles. Cette hybridation des formats interroge la conservation future — un sujet sur lequel les musées et les conservateurs travaillent activement depuis plusieurs années.
Liste synthétique des tendances principales :
- Préférence pour les artistes établis ;
- Renaissance des artistes sous-évalués ;
- Multiplication des performances artistiques dans l’espace urbain ;
- Adoption de nouveaux médiums et hybridation des pratiques ;
- Achat in situ privilégié par les collectionneurs.
Antoine Lemaître observait, carnet en main, la manière dont les visiteurs réagissaient : s’arrêter devant un tableau, toucher presque rien, puis retourner vers le stand du galeriste pour poser la question du prix et du transport. Ces gestes simples montrent que la foire reste d’abord un lieu de rencontres humaines — entre galeristes, collectionneurs et œuvres — où la décision d’acquérir se prend dans l’affect autant que dans la raison.
Insight final — Art Basel 2024 a confirmé que la foire n’est pas seulement une vitrine commerciale, mais un laboratoire où se négocie la mémoire artistique, les pratiques curatoriales et l’avenir des médiums.
Quelle lecture pour le marché de l’art et pour les collectionneurs après Art Basel 2024 ?
Perspectives, usages et chroniques d’un marché en mutation
Les effets d’Art Basel 2024 se lisent sur plusieurs temporalités : immédiate (ventes et retombées médiatiques), moyenne (expositions et prêts institutionnels) et longue (évolution des cotations). Le rapport d’Arts Economics et d’UBS pointait une baisse globale du marché mondial en 2024 — un recul de l’ordre de 12% selon les auteurs — mais la foire suisse a montré des signes de résilience locale et une capacité à recentrer l’attention sur la valeur de l’expérience physique.
Pour les collectionneurs, la foire a rappelé plusieurs principes pratiques : privilégier la visite sur place pour tester la relation œuvre‑espace ; vérifier l’historique des expositions (provenance, prêts) ; et interroger la politique de conservation pour les œuvres numériques. Ces pratiques, qui semblent simples, influent considérablement sur la liquidité d’un objet et sur sa valeur patrimoniale.
La direction d’Art Basel, sous la houlette de Maike Cruse en 2024, a initié des programmes publics visant à élargir l’audience — une orientation stratégique qui pourrait renforcer les liens entre marché et institution. Le partenariat avec UBS et la présence d’institutions majeures confèrent à la foire une double fonction : plateforme commerciale et laboratoire curatoriel.
En termes d’investissements, la polarisation évoquée plus haut laisse pressentir une stratégie prudente : les acheteurs institutionnels et certains collectionneurs privés continuent de sécuriser des œuvres de référence, tandis que d’autres misent sur la diversité des pratiques. Les acheteurs à mi‑carrière — souvent des collectionneurs européens de 40–60 ans — privilégient désormais des critères mêlant profondeur historique et potentiel de médiation publique.
Pour approfondir le contexte historique d’un mouvement artistique, Firmiana propose des dossiers — notamment sur des figures de l’abstraction — qui aident à situer une œuvre dans une généalogie. La plateforme Firmiana — Le Carnet du Patrimoine Discret fournit des ressources utiles pour qui souhaite comprendre les implications patrimoniales d’un achat.
Insight final — Art Basel 2024 confirme que le marché de l’art reste complexe : confiance sélective dans les valeurs établies, ouverture vers des voix nouvelles et réaffirmation du rôle central de la rencontre physique entre collectionneurs et œuvres.
Quelles ont été les dates d’Art Basel 2024 ?
L’édition bâloise d’Art Basel s’est tenue du 13 au 16 juin 2024, avec des vernissages les deux jours précédents.
Combien de galeries ont participé à la foire ?
La foire a réuni 285 galeries provenant de 40 pays, dont une vingtaine de nouveaux exposants internationaux.
Quelles œuvres majeures ont été vendues à Art Basel 2024 ?
Parmi les ventes notables : Sunflower de Joan Mitchell (~20 M$) chez David Zwirner ; Gray Drawing for Pastoral d’Arshile Gorky (~16 M$) chez Hauser & Wirth ; Untitled 2 de Julie Mehretu (~6,75 M$) chez White Cube.
Le rapport Arts Economics/UBS a-t-il influencé la foire ?
Le rapport a fourni un contexte macroéconomique — une baisse du marché mondial en 2024 —, mais Art Basel a montré une dynamique propre, marquée par des ventes en personne et une diversification des exposants.