En bref
- Sun Tunnels est une œuvre monumentale de Nancy Holt (1938-2014), réalisée entre 1973 et 1976 dans le désert du Utah.
- L’installation consiste en quatre buses de béton disposées en « X », orientées sur les solstices et percées pour représenter quatre constellations.
- La Dia Art Foundation a acquis l’œuvre en 2018; un chantier de conservation mené par RLA Conservation a débuté sur site au printemps 2026.
- Les opérations visent à consolider des fissures, traiter le fer mis à nu, effacer des graffitis et documenter l’évolution du site — tout en conservant certains stigmates comme les impacts de balles, jugés partie intégrante de l’histoire matérielle de l’œuvre.
- Sun Tunnels illustre les enjeux du Land Art contemporain : dialogue entre installation et paysage, juridictions de l’intendance, et responsabilité environnementale vis‑à‑vis d’un site isolé.
Sun Tunnels : genèse d’une œuvre monumentale de Land Art dans le désert de l’Utah
Un matin d’été, la lumière tranche le béton comme une lame ; à l’intérieur des tubes sombres, de petits ronds de clarté dessinent des constellations sur la paroi. Cette image — la pierre chauffée, le crépitement du vent et la précision d’un alignement solaire — est la première scène qui saisit le visiteur venu arpenter Sun Tunnels.
De 1973 à 1976, Nancy Holt a conçu et réalisé cette installation dans le Great Basin Desert, non loin du lac Bonneville. L’ouvrage se déploie sur une parcelle de quarante acres achetée en 1974 pour accueillir l’œuvre. Holt, déjà connue pour ses « Locators » et ses recherches en vidéo et son, a là mené une opération à très grande échelle — une intersection entre sculpture, archéologie personnelle et observation astronomique.
La chronologie est désormais bien établie : idées et dessins au début des années 1970, installation des quatre buses en béton entre 1973 et 1976, et depuis, une réception progressive qui a mêlé curiosité, appropriation locale et dégradations. En 2018, la Dia Art Foundation a acquis Sun Tunnels avec l’appui de la Fondation Holt‑Smithson, actant une nouvelle phase d’intendance institutionnelle — un point de bascule entre une œuvre « libre » dans le désert et une prise en charge patrimoniale organisée.
Le récit biographique d’Holt éclaire la nature de l’œuvre. Née en 1938, elle a traversé les débats artistiques des années 1960 et 1970 — vidéo, poésie concrète, sculpture — pour approcher le territoire par la lumière et le temps. Sa formation en biologie (Tufts) a nourri sa manière de penser le rapport organisme/environnement ; elle concevait des structures qui impliquent le corps du visiteur et l’échelle du ciel. Comme le rappelle l’entretien mené par Raisa Rexer avec Kelly Kivland (2019), la pratique d’Holt tient autant de la rigueur que d’une forme de jeu : des dispositifs qui cadrent la perception sans jamais imposer une seule lecture.
Sur le plan documentaire, plusieurs sources permettent de suivre l’histoire matérielle et institutionnelle de l’œuvre : les archives de la Holt‑Smithson Foundation, les entretiens publiés par le Dia Art Foundation et l’article de Raisa Rexer (13 mars 2019). Ces documents précisent aussi l’argument de la conservation qui sous-tend l’acquisition : la nécessité d’assurer une intendance sur plusieurs décennies pour des sites fragiles et isolés.
Précisément, l’ancrage de cette section est sensoriel et documentaire — la scène d’ouverture place le lecteur au seuil de l’œuvre, puis la promesse est d’éclairer la genèse, les choix d’Holt et la transition vers une gouvernance institutionnelle. Ce double mouvement — regard et archives — permettra de comprendre pourquoi Sun Tunnels est aujourd’hui au cœur d’un enjeu patrimonial où l’art environmental rencontre la gestion durable.
Insight final : Sun Tunnels ne se comprend ni comme simple sculpture ni comme simple monument ; elle existe en tant que médiation entre le corps, la lumière et le vaste paysage du désert du Utah.
Description technique et alignements astronomiques de Sun Tunnels
La vérité matérielle de Sun Tunnels se lit dans ses dimensions : quatre buses de béton longues de 5,4 mètres et d’un diamètre de 2,75 mètres, posées en X sur un terrain aride. Ces éléments s’ordonnent selon des orientations calculées pour les solstices ; aux dates proches du solstice d’été et du solstice d’hiver, les levers et couchers de soleil s’inscrivent dans l’axe des tubes.
Chaque tube est perforé d’un réseau de trous — la taille de chaque perforation varie en fonction de l’éclat des étoiles qu’elle représente. Les quatre constellations figurées sont le Dragon, Persée, la Colombe et le Capricorne. À la tombée de la nuit, la lumière des étoiles ou des projecteurs lointains transpose le ciel sur la paroi intérieure : la relation ciel/terre y est inversée, selon la formule souvent reprise d’Holt — un mouvement qui « amène le ciel sur la terre ».
Sur le plan technique, la réalisation a nécessité des choix concrets : moulage vertical composé d’un béton dense, incorporation d’armature métallique (fer) et coulage industriel. Rosa Lowinger — présidente et conservatrice en chef de RLA Conservation — a expliqué la cause de fissures récurrentes : « dans les années 1970, les tunnels furent moulés verticalement ; ainsi, lorsqu’ils ont été couchés sur le côté, ils se sont affaissés légèrement, causant des fissures ». Cette précision technique est essentielle pour comprendre les défaillances à réparer aujourd’hui.
Les trous formant les constellations répondent à une logique double : représentation iconographique et fonction optique. Un trou plus grand, pour une étoile brillante, laissera entrer une tache lumineuse plus importante ; un trou plus petit, pour une étoile faible, produira un point discret. Sur le plan perceptif, l’expérience change selon l’heure, la saison et la position du regard : un visiteur au centre d’un tunnel voit le paysage encadré, tandis qu’un autre placé dans l’ombre perçoit des points lumineux qui paraissent flotter.
Les procédés d’observation astronomique — alignements solsticiaux, repérage des constellations — relient Sun Tunnels à une tradition ancienne d’architecture céleste (menhirs, observatoires). Ici, la poésie moderne d’Holt est conjuguée à un calcul précis. Pour les conservateurs contemporains, il s’agit de maintenir non seulement l’intégrité matérielle, mais aussi la justesse optique qui conditionne l’expérience de l’œuvre.
En exemple pratique : lors d’une visite documentée en 2019, des photographies prises au sol et en vol ont permis de vérifier l’axe des solsices et l’impact de l’ensoleillement sur l’intérieur des tubes. Ces relevés servent aujourd’hui de référence pour mesurer les déformations et orienter les reprises de béton afin de préserver l’alignement initial.
Insight final : la qualité de Sun Tunnels tient autant à la précision de ses alignements astronomiques qu’à la matière — c’est un art environnemental qui se mesure en mètres, non en métaphores.

Usure, dégradations et stratégies de conservation sur un site isolé
L’état actuel des buses de Sun Tunnels traduit une histoire matérielle marquée par le temps et par l’usage. Au fil des décennies, des fissures se sont ouvertes, le fer d’armature a été mis à nu et corroder, et des visiteurs ont laissé des graffitis. Des impacts de balles viennent compléter ce palimpseste — marques que Kelly Kivland, conservatrice associée, a jugées possibles à laisser en l’état, conformément aux prises de position publiques de l’artiste.
Le chantier lancé par RLA Conservation a débuté le 29 avril 2026 et doit durer environ deux semaines sur place. L’équipe s’est engagée à procéder à un nettoyage approfondi de chaque tunnel, à effacer les graffitis et à combler des fissures longi‑tudinales grâce à un mortier adapté et à des résines époxy pour les parties nécessitant une adhérence et une flexibilité accrues.
La méthode suit plusieurs étapes techniques précises. D’abord : documentation photogrammétrique et relevés avant intervention ; ensuite : nettoyage mécanique et chimique des surfaces pour enlever dépôts et graffitis ; puis : traitement des fers mis à nu — brossage, passivation, enduit protecteur — avant recouvrement par une fine couche de béton de réparation. Enfin : scellement des fissures avec mortier, et recours à époxy là où la fissuration menace la cohésion structurelle.
Certaines fissures sont liées à la technique originale de montage. Rosa Lowinger l’a expliqué clairement : le moulage des tuyaux verticalement, puis leur mise à l’horizontale, a provoqué des déformations qui ont évolué en fissures. Ce diagnostic oriente la réponse conservatoire : il ne suffit pas de reboucher ; il faut comprendre les contraintes structurelles et adapter les matériaux pour permettre des mouvements thermiques sans répéter les fragilisations précédentes.
Un autre facteur logistique complique l’opération : l’absence d’électricité et d’eau à moins de trente minutes du site impose une logistique autonome. Les équipes amènent génératrices, réservoirs et matériaux en quantité limitée, ce qui augmente le coût et le temps de chantier. Ces contraintes expliquent aussi le choix de solutions durables et d’interventions non invasives — le but est de minimiser la fréquence des opérations futures.
La question des impacts de balles illustre un conflit éthique commun en conservation : effacer ou conserver les marques de l’histoire récente ? Kelly Kivland a rappelé qu’Holt avait reconnu la présence de ces stigmates comme faisant partie de l’évolution de l’œuvre. Le Dia a donc choisi, dans la mesure du raisonnable, de laisser ces marques visibles ; elles témoignent d’une appropriation populaire et de la vie matérielle du site.
Tableau synthétique des interventions prévues :
| Tâche | Matériaux | Objectif | Durée estimée |
|---|---|---|---|
| Documentation préalable | Photogrammétrie, relevés GPS | Établir un état de référence | 2 jours |
| Nettoyage et effacement des graffitis | Nettoyage chimique doux, brossage | Restaurer la lisibilité des surfaces | 4 jours |
| Traitement du fer exposé | Décapage, passivant, enduit | Empêcher la corrosion active | 3 jours |
| Fermeture des fissures | Mortier de réparation, époxy | Recouvrer la cohésion structurelle | 5 jours |
Insight final : la conservation de Sun Tunnels exige une synthèse de savoir‑faire — bétonniers, métallurgistes, conservateurs — et une sensibilité au fait que l’œuvre porte aussi les traces de son histoire sociale.
Gouvernance, intendance et rôle de la Dia Art Foundation dans la sauvegarde du Land Art
La prise en charge par la Dia Art Foundation — acquisition finalisée à la suite d’un transfert engagé après la mort de l’artiste — a transformé l’intendance de Sun Tunnels. Le Dia, propriétaire d’autres sites de Land Art comme Spiral Jetty, aborde la gestion selon une double logique : préservation matérielle et dialogue institutionnel avec la communauté locale.
Kelly Kivland a rappelé que la relation du Dia avec Holt avait plusieurs antécédents : en 1999, l’artiste avait fait don de Spiral Jetty de Robert Smithson, créant un lien durable. L’acquisition de 2018 est donc moins une appropriation qu’une continuité de mission, visant à assurer un suivi pluri‑décennal. La fondation s’emploie à établir des partenariats avec l’État de l’Utah, les responsables routiers et des institutions comme l’Utah Museum of Fine Arts et le CLUI (Center for Land Use Interpretation).
Sur le plan méthodologique, la gouvernance du Dia se caractérise par une volonté d’éviter la sur‑médiatisation. L’exemple de Lightning Field — qui bénéficie d’une supervision plus régulière — montre qu’il existe différents degrés d’intervention ; pour Sun Tunnels, la stratégie combine responsabilité du propriétaire et confiance dans le comportement du visiteur. Cela dit, cette confiance s’accompagne d’actions concrètes : documentation bi‑annuelle (photographies aériennes), symposiums scientifiques, et plans de développement durable.
Un symposium organisé au mois de février illustre l’approche pluridisciplinaire : historiens de l’art, un astronome pour replacer les alignements dans une histoire des structures mésolithiques, un architecte spécialisé en design écologique et un géologue de la région de Bonneville se succèdent pour replacer Sun Tunnels dans son contexte géo‑astronomique et environnemental. Cette programmation répond à l’idée que l’œuvre ne peut être pensée isolément : sa signification se renouvelle grâce aux sciences du paysage et du climat.
Les enjeux environnementaux sont de plus en plus saillants. Le Dia utilise Spiral Jetty comme micro‑site d’observation des variations hydriques ; la documentation photographique y a mis en évidence des périodes de sécheresse marquée ces dernières années. Sans instrumentaliser ces phénomènes pour faire discours, la fondation reconnaît la nécessité d’adapter l’intendance aux changements rapides de l’environnement.
Liste des partenaires et rôles :
- Dia Art Foundation — propriétaire et coordinateur de l’intendance.
- Holt‑Smithson Foundation — gardienne des archives et interlocutrice historique.
- RLA Conservation — prestataire principal pour la restauration matérielle.
- Utah Museum of Fine Arts — partenaire local pour expositions et médiation.
- CLUI — appui documentaire et cartographique sur l’usage du territoire.
Insight final : la gouvernance de Sun Tunnels illustre une nouvelle manière de concevoir le patrimoine d’art environnemental — une intendance collaborative, scientifique et respectueuse de la matérialité de l’œuvre.
Expérience du visiteur, enjeux patrimoniaux et perspectives pour l’avenir
La rencontre avec Sun Tunnels reste une expérience exigeante : le site est isolé — plusieurs heures de route depuis les grands centres culturels — et la marche dans le désert impose respect et préparation. Cette contrainte d’accès fait partie de l’identité de l’œuvre ; elle oriente aussi la politique de gestion : comment ouvrir sans laisser entrer une surfréquentation destructrice ?
Sur le terrain, la perception est volontairement simple : l’axe des tubes cadre le paysage, la lumière y dessine des constellations, et le corps du visiteur devient instrument d’observation. Cette dimension participative est emblématique du Land Art des années 1970, et elle explique l’attachement des publics ; elle explique aussi certaines dégradations — appropriation et gestes parfois irrévérencieux, comme les tirs de balles signalés par Rosa Lowinger.
Face à ces réalités, les pistes de gestion proposées par les intendants sont pragmatiques. Elles mêlent : information préalable au départ des centres urbains, panneaux discrets sur site indiquant règles de respect, sessions guidées ponctuelles, et programmation scientifique (symposium, conférences). De façon complémentaire, le développement d’un réseau de bénévoles locaux formés à l’observation et à la surveillance légère du site permettrait d’assurer une présence humaine sans lourde infrastructure.
La question patrimoniale se double d’une interrogation culturelle : Sun Tunnels est l’œuvre d’une femme artiste qui, dans les années 1970, a choisi une échelle colossale tout en favorisant une expérience intime du corps dans la structure. Cette singularité lui confère une valeur de référence pour l’histoire du XXe siècle et pour l’étude du rapport entre art et environnement. La conservation doit donc préserver l’intention optique et l’expérience physique, sans convertir l’aire en musée‑théâtre.
Pratiques recommandées pour les visiteurs :
- Se renseigner avant le départ sur l’état des pistes routières et l’absence d’infrastructures.
- Apporter eau et équipement adaptés ; prévoir autonomie en cas d’incident.
- Respecter les consignes sur place : ne pas ajouter de graffitis, limiter les manipulations sur les surfaces.
- Participer aux visites guidées proposées pour comprendre l’alignement astronomique et l’histoire de l’œuvre.
En matière de perspective, il faut penser Sun Tunnels comme un objet vivant : ses fissures, ses marques et ses retouches racontent une histoire. Le choix de laisser certains stigmates visibles — à l’instar des impacts de balles — s’inscrit dans une posture conservatoire qui accepte l’évolution contrôlée. À l’horizon, la construction d’un plan directeur de gestion durable, intégrant suivi photographique, interventions programmées et dialogue avec la communauté locale, paraît la voie la plus raisonnable.
Insight final : préserver Sun Tunnels, c’est ménager la tension entre protection matérielle et respect de l’expérience, entre intéressement scientifique et humilité vis‑à‑vis d’un paysage qui continue d’évoluer.
Blandine Aubertin
La vidéo ci‑dessus propose un aperçu visuel de l’installation et de son inscription dans le paysage du Great Basin.
Cet entretien complet permet d’entendre les enjeux d’acquisition et d’intendance évoqués par les responsables du Dia.
Où se situe précisément Sun Tunnels et comment y accéder ?
Sun Tunnels se trouve dans le Great Basin Desert, Utah. L’accès exige de parcourir des pistes rurales ; il est recommandé de se renseigner auprès du Utah Museum of Fine Arts ou du site de la Dia Art Foundation avant tout déplacement et de prévoir autonomie en eau et carburant.
Quelles interventions de conservation ont été menées en 2026 ?
En avril‑mai 2026, une équipe de RLA Conservation a documenté l’état des tunnels, effacé des graffitis, traité le fer exposé, et comblé des fissures avec des mortiers et des résines époxy. Certaines traces historiques, comme les impacts de balles, ont été laissées conformément aux souhaits documentés de l’artiste.
Pourquoi les impacts de balles ne sont-ils pas effacés systématiquement ?
Kelly Kivland et les responsables du Dia ont considéré les remarques publiques de Nancy Holt : l’artiste reconnaissait l’évolution matérielle de ses ouvrages. Les impacts constituent aujourd’hui un aspect de l’histoire du site et ont été conservés lorsqu’ils n’altèrent pas la stabilité structurelle.
Sun Tunnels est‑il surveillé en permanence ?
Non. Contrairement à d’autres sites comme Lightning Field, Sun Tunnels ne bénéficie pas d’un monitoring permanent. La stratégie du Dia combine documentation régulière (photographies aériennes bi‑annuelles), interventions programmées et partenariats locaux.